L’émergence de la voile habitable, un mode de vie alternatif ?

Résumé

Cet article explore la voile habitable comme un style de vie alternatif, mettant en lumière les raisons et les motivations pour lesquelles certaines personnes choisissent de vivre à bord d’un voilier comme résidence principale. À travers le recueil de six témoignages et d’expériences personnelles, nous analysons les motivations profondes de ces nomades des mers. Ils sont en quête de liberté et recherchent l’autonomie d’un mode de vie plus simple, loin des pressions sociales et environnementales. Un quotidien souvent perçu comme une aventure ou un choix radical, qui repose sur des valeurs d’indépendance et de reconnexion à la nature. L’étude met également en évidence leurs défis rencontrés.

MOTS-CLÉS : itinérance – nomadisme – secteur maritime – sociologie de la mobilité – voiliers

Par Morgane Breton

Après un an de voyage autour du monde en bateau-stop, parcourant 12 000 milles à bord de différents bateaux, l’envie de partager les histoires et aspirations rencontrées est née. En quittant ma zone de confort, j’ai découvert une communauté d’aventuriers, de nomades des mers et de capitaines, une société riche de savoirs. Cette expérience, à la fois inspirante et risquée, m’a conduit à explorer l’indépendance, les métiers et l’autonomie qu’offre la voile habitable

INtroduction

Au XXIᵉ siècle, dans une société marquée par l’hyper-connectivité omniprésente, une instabilité économique croissante et des rythmes de vie effrénés, certains individus choisissent de rompre avec les modes de vie modernes et sédentaires, pour adopter une existence plus nomade, autonome et singulière (Tapia, 2012). Parmi ces choix émergents, la transition d’une vie sédentaire vers une vie à bord d’un voilier, connue sous le terme de « voile habitable » qui suscite un intérêt grandissant. Le marché du multicoque habitable connaît une expansion significative, la production mondiale annuelle se situe entre 1 600 et 1 800 unités. La France domine ce secteur en représentant environ 70 % du marché mondial (CCI Occitanie, 2023). Cette croissance est corrélée par la multiplication d’événements, tels que le Salon International du Multicoque, le Grand Pavois, Paris Nautic Show et bien d’autres salons nautiques, où le nombre de nouveaux modèles présentés atteint des niveaux records (Fédération des Industries Nautiques, 2023). Illustrant un dynamisme croissant, avec une clientèle de plus en plus intéressée par l’autonomie et la mobilité offerte par ce mode de vie alternatif.

Le choix de la voile habitable s’inscrit dans un contexte plus large de transformation des modes de vie contemporains. Face aux exigences croissantes de productivité et à la précarisation des conditions de vie, de nombreuses personnes cherchent à se réapproprier leur temps et leur espace. C’est là que le développement des modes de vie alternatifs, comme le minimalisme, le slow living ou encore la vanlife, témoignent d’une volonté croissante de s’affranchir des contraintes de la vie sédentaire  (Koch, 2018). Dans ce cadre, la voile habitable s’impose comme une forme singulière d’itinérance récréative permettant à ses adeptes de concilier mobilité, autonomie et proximité avec la nature (Gaugue, 2023). L’essor des nouvelles technologies renforce cette dynamique en facilitant le télétravail et en offrant la possibilité de combiner mobilité et activité professionnelle à l’échelle mondiale. Cette liberté spatiale et organisationnelle transforme l’expérience du déplacement en un véritable projet de vie, où chaque choix d’itinérance et d’habitat devient une manière d’affirmer son identité et de construire sa propre histoire (Mancinelli, 2020).


Par ailleurs, la prise de conscience générale face aux enjeux écologiques pousse également certains individus à repenser leur mode de vie en faveur d’une empreinte environnementale plus faible. Ceci rejoint les réflexions sur l’habitat mobile et écoresponsable (Regnault, 2020) à l’instar de Corentin de Chatelperron, ingénieur du « Nomade des Mers » connu pour avoir vécu sur son bateau autour du monde pendant six ans, à la recherche des low-technologies. La transition vers un mode de vie nomade ne se fait pas sans défis : elle suppose une réorganisation des cadres sociaux et familiaux, adaptation constante aux aléas de la vie maritime. Entre quête de liberté, nécessité d’adaptation à la navigation et à la vie en mer, la voile habitable incarne ainsi une nouvelle manière d’habiter le monde (Gaugue, 2023). Grossetti (2006) souligne que les trajectoires individuelles ne suivent que rarement un déroulement linéaire et prédéfini. Elles se construisent dans l’interaction entre les choix personnels, les contraintes sociales et les événements imprévus. La notion de trajectoire individuelle renvoie ainsi à la succession d’expériences, de bifurcations ou encore de « turning point » qui structurent le parcours d’un individu dans le temps. Ces moments de transition peuvent conduire à des choix de vie radicalement différents, comme celui de vivre à bord d’un voilier.

Dans cette perspective (Paillé et Mucchielli, 2021) rappellent l’importance de l’analyse qualitative pour comprendre les trajectoires individuelles et les décisions de vie dans toute leur complexité. (Dubar, 1988) distingue les trajectoires dites objectives et les trajectoires subjectives, construites à travers les récits biographiques et l’interprétation que les individus donnent à leur propre parcours. Le choix de la voile habitable peut ainsi être compris comme un moment de redéfinition identitaire, où les individus négocient entre des catégories sociales établies et une narration personnelle marquée par la volonté de rupture ou par l’adaptation des circonstances nouvelles. Ouvrant la quête d’une nouvelle identité qui s’émancipe des cadres institutionnels traditionnels, rejoignant la réflexion  sur la recherche de liberté et la mobilité (Regnault, 2020). Loin d’être un simple choix individuel, la vie à bord d’un voilier s’inscrit dans un phénomène plus large d’itinérance récréative (Gaugue, 2023). Ce mode de vie repose sur un déplacement permanent, une manière d’habiter le monde autrement en redéfinissant les ancrages spatiaux et sociaux. Cette itinérance ne se limite pas à une pratique de loisir mais traduit une véritable transformation des modes d’habiter, marquée par une volonté d’échapper aux contraintes du monde sédentaire (Gaugue, 2014).

La voile habitable peut être comprise comme un mode de résidence alternatif, où les individus réinventent leur quotidien en fonction des opportunités professionnelles et personnelles, et des contraintes liées à la mobilité maritime.

Ce choix de vie ne s’explique pas uniquement par des parcours individuels, mais aussi par des caractéristiques sociales propres aux individus qui optent pour cette transition. Thomas (2012) rappelle la distinction entre les choix résidentiels et la manière dont les individus reconfigurent leur rapport à l’espace et à la société pour trouver un mode de vie plus épanouissant. Vivre sur un voilier implique en effet une autonomie accrue, tant sur le plan matériel que psychologique. Cette autonomie peut représenter une forme de liberté, mais également un défi, comme le souligne le sociologue Ehrenberg (2014) en interrogeant la recherche d’indépendance, souvent valorisée dans nos sociétés modernes. Cette indépendance peut engendrer une pression individuelle accrue et des sentiments de responsabilités écrasants. Dans cette perspective, la théorie de l’autodétermination développée par Deci et Ryan (2000) apporte un éclairage pertinent. Cette théorie identifie trois besoins psychologiques fondamentaux pour la motivation et le bien-être : l’autonomie, la compétence et l’appartenance sociale. L’adoption de la voile habitable peut ainsi être interprétée comme une tentative de satisfaire ces besoins. Loin des contraintes de la vie sédentaire, les adeptes recherchent une autonomie accrue à travers le voyage autonome et la navigation, la maîtrise des compétences nécessaires à la pratique de la voile (cartographie, lecture des vents marins) et un sentiment d’appartenance à une communauté de marins. Toutefois, cette quête d’indépendance peut également générer des tensions, notamment en raison de l’isolement ou des exigences techniques de ce mode de vie. Crozet (2016), quant à lui, met en lumière l’importance de l’adaptation à l’environnement, à la rareté du temps, aux politiques publiques et aux contraintes sociales, territoriales, écologiques et énergétiques. Une mobilité repensée autour de la viabilité et des conditions de vie particulières qu’impose la mer.

Des parcours de vie non linéaires, des moments de rupture et des caractéristiques sociales spécifiques montrent que la transition vers la voile habitable est une décision complexe. Cela soulève la question suivante : comment les trajectoires et motivations conduisent certains individus à abandonner un habitat traditionnel pour vivre à bord d’un voilier comme lieu de vie principal ? Cette étude vise à explorer ces itinéraires de vie et à comprendre comment les expériences, les aspirations et les défis traversés façonnent cette transition.

Méthodologie

Pour explorer les défis et les conditions nécessaires à une transition réussie vers la vie sur un bateau, cette étude s’appuie sur une analyse qualitative. Paillé (2021) explique que cette méthode vise à étudier les phénomènes sociaux. La méthode principale utilisée a été ici, la réalisation d’une enquête de terrain sous la forme de « récit de vie » (Bertaux, 2016). Nous avons fait le choix de réaliser des entretiens à une échelle internationale et individuelle.

Grâce aux nouvelles plateformes de communication tels que WhatsApp et Zoom (Bortolotti, 2025) nous avons pu mener une enquête ethnographique à distance et échanger avec des profils situés à Curaçao, en Espagne aux îles Marquises, en Belgique et sur l’étang de Thau. Pour cela, la nécessité d’échanger dans différentes langues s’est imposée.

Les critères de sélection des enquêtés ont été les suivants : jeunes adultes, voyageurs, familles vivant à bord d’un bateau comme résidence principale depuis au minimum un an. Une annonce du cadre de la recherche a été évoquée, puis, nous avons veillé à laisser l’interlocuteur raconter son expérience. Quelques grands thèmes ont été abordés comme : les raisons de ce choix, le profil et le parcours des enquêtés. Ainsi nous avons veillé à laisser une narration autobiographique se dérouler le plus librement possible.

Tableau 1 : Profils des enquêtés
 

ParticipantÂgeSexeNationalitéNbr prs à bordAnnées de vie à bordProfession
Martìn, marina de Curaçao35HArgentin18Ex pilote d’avion / aujourd’hui skipper et convoyeur
Claire, marina de Motril en Espagne.27FQuébécoise115Saisonnière / Monitrice de Voile et Documentaliste
Ronan, îles marquises, à l’ancre.47HFrançais53Conseiller en innovation Grandes Entreprises / Agence de Communication
Charly, étang de Thau, à l’ancre28FAnglaise12Intermittente du spectacle / Couturière
Frédéric, marina de La Grande Motte.50HFrançais12Ancien directeur cabinet d’optique / Skipper sur son bateau l’été.
Philippine et Oscar, ex navigateurs47FBelge55Chef d’entreprise et maîtresse d’école

Rompre avec les normes et desir de liberté

Le choix de vivre sur un voilier ne se réduit pas à un simple changement de cadre de vie : il symbolise une envie de liberté, d’émancipation et de découverte de soi. En rompant avec la sédentarité et les normes sociales, la voile habitable devient un espace où les individus ajustent leur rapport à la nature, à l’autonomie et aux technologies.

Cette décision peut être comprise avant tout comme une forme d’expression de soi et d’émancipation qui se traduit par l’envie de découvrir le monde et l’attrait pour un mode de vie alternatif tout en conciliant leurs intérêts de découvrir le monde. Cette décision renvoie au désir de s’affranchir des contraintes économiques, écologiques ainsi que de l’injonction à consommer. Comme le souligne Lipovetsky (2006), dans une société hypermoderne où l’individu est en quête de sens, nombre d’entre eux choisissent de s’éloigner des normes dominantes.

Cette recherche de liberté se manifeste chez les interviewés qui décrivent leur mode de vie nomade comme une réponse à leur soif d’aventure et d’authenticité.

Martin, ancien pilote d’avion, explique que le confinement lié à la pandémie Covid 19 a été un moment décisif : il a pu se réorienter et réaliser son rêve d’habiter sur un bateau. Pour lui, la transition a été « une manière de s’échapper du système », à la recherche d’une existence plus libre, loin des obligations sociales et « sans être enfermé dans un appartement ». De son côté, Charly a adopté ce mode de vie à la suite d’une rupture, pour se réapproprier son indépendance : « Je ne me suis jamais sentie de quelque part. Je suis d’ici et pas d’ici. Toujours. (…) ne pas pouvoir être propriétaire », « Je viens de nulle part, donc partout est ma maison ». Ses propos traduisent un rejet de la sédentarité et des contraintes sociales qui l’accompagnent.

Ces récits illustrent des moments cruciaux, ce que Grossetti (2006) appelle des bifurcations de trajectoire. Frédéric, après avoir vendu ses commerces, a trouvé dans la voile une véritable alternative : « Marre d’être enfermé dans un ‘bocal’, c’était le moment de changer ». Son désir de liberté, nourri aussi par une rupture amoureuse, l’a conduit à transformer sa vie. Une motivation que partage Philipinne, avec sa famille, a choisi la voile habitable pour concrétiser le rêve d’une traversée de l’Atlantique. Elle décrit un rythme plus lent et plus naturel : « On était complètement libres, la vie terrestre n’était pas facile pour garder un rythme lent. Tout va très vite sur terre, alors que sur un bateau, tu n’as pas le choix que de vivre avec les conditions météorologiques, loin des villes ».

Ainsi, la voile habitable devient un espace pour ceux qui souhaitent se libérer d’une réalité trop normée. Les choix de vie nomades, motivés par la quête de liberté, l’envie de réinvention personnelle ou le rejet des pressions sociales, s’inscrivent dans une quête de sens et d’autonomie.

trajectoires de vie, la voile, une bifurcation ?

Les personnes rencontrées présentent des profils très variés, mais toutes partagent la volonté de réinventer leur quotidien autour de la liberté et de l’autonomie. Martin, qui a quitté son métier de pilote d’avion après la crise du Covid 19, illustre une bifurcation majeure. Autodidacte en navigation, il vit désormais sur son bateau depuis huit ans, confirmant ce que Grossetti (2009) décrit comme un « changement de trajectoire radical ».

Si nous considérons, à la manière de Grossetti (2010) « un processus dans lequel une séquence d’action comportant une part d’imprévisibilité produit des irréversibilités qui concernent des séquences ultérieures.».  On retrouve, dans la plupart des récits, cette dynamique de bifurcation décrite par (Grossetti, 2010) : un imprévu ou un événement marquant qui engendre des choix irréversibles et recompose en profondeur la trajectoire de vie.

Charly et Frédéric ont transformé leurs ruptures amoureuses en un point de bascule : acheter leur propre bateau et y allier leur activité professionnelle. Ronan a découvert que son emploi de cadre et ses missions pouvaient être assurés à distance. Cette prise de conscience lui a d’abord ouvert la voie à une expérience de van life, où il a expérimenté la mobilité tout en conservant son activité professionnelle. Progressivement, il a transposé cette organisation à la voile : avec son catamaran, sa femme et sa famille. Il fait désormais coexister travail à distance et voyages maritimes, ce qui lui permet d’aller encore plus loin dans son mode de vie nomade.

Ces récits illustrent que la bifurcation n’est pas un choix anticipé, mais pour la plupart un événement imprévu qui réoriente une trajectoire. Frédéric, après avoir vendu ses boutiques d’optique, a lancé une activité de croisières en Corse. Ronan et sa femme naviguent avec leurs enfants, articulant vie nomade et objectifs professionnels. Philippine et sa famille, après plusieurs années en mer, ont choisi de revenir à terre, privilégiant la stabilité de leurs adolescents : « On avait besoin de se poser, pour eux, c’était devenu nécessaire ». Mais aussi, ajoute-t-elle : « On avait toujours des problèmes en mer, toujours quelque chose qui casse et qu’il faut réparer. Ce n’était plus de la nouvelle aventure… On voulait autre chose, un changement ».

Pour Claire, à l’inverse, la voile est un espace d’ancrage identitaire. Elle raconte avoir navigué dès l’enfance avec ses grands-parents, puis vécu un tour du monde avec ses parents. Sa trajectoire témoigne d’une continuité où la voile constitue moins une rupture qu’un sens logique liée à son identité.

Adaptabilité et stratégies au quotidien pour un mode de vie durable

Le choix de la voile habitable entraîne une adaptation progressive, fondée sur la gestion optimale des ressources, la passion et la recherche d’autonomie. Cette transformation repose sur trois dimensions : l’adaptabilité, la durabilité et l’intégration professionnelle. La possibilité de télé-travailler, grâce aux nouvelles technologies de communications1, qui permettent aujourd’hui d’associer liberté et viabilité économique.

Ronan et sa famille incarnent cette vision : ils ont choisi une vie nomade en s’appuyant sur la connectivité satellitaire pour travailler depuis les îles marquises. Charly donne des cours d’anglais. De plus, grâce à ses compétences en couture, elle trouve des opportunités professionnelles dans les marinas, où elle propose de réparer les voiles, ainsi que les housses des pare-battage, où les équipements abîmés.  Elle trouve ainsi un équilibre entre indépendance et mobilité. Frédéric a fondé Bluelagoon, une entreprise de croisières en Corse et en Sardaigne, dans laquelle il propose des croisières à la semaine et donne des coachings privés en basse saison pour devenir Skipper. Martin, après sept ans de navigation autour du monde, a changé de bateau pour un modèle plus robuste, adapté aux conditions polaires, afin d’organiser sur le long terme des croisières polaires. Claire, de son côté, pour renforcer la viabilité de son projet, a investi dans la formation pour obtenir des qualifications professionnelles (radio, sécurité). Elle a également produit en 2023 un documentaire intitulé «  Seule en mer » pour sensibiliser aux enjeux écologiques et promouvoir des alternatives de transport maritime à basse émission carbone et sensibiliser à la voile en solitaire.

Enfin, Philippine et sa famille, après une transatlantique de trois ans autour du monde à vivre, voyager et à assurer l’école à distance, ont choisi une autre forme d’autonomie en se réinstallant à terre : cultiver un potager, élever des animaux et accorder la priorité à l’éducation de leurs enfants. Passionnés d’aventures, ils décrivent une liberté qui ne réside pas dans un lieu fixe, mais dans la capacité à adapter leur mode de vie aux besoins du moment. Lorsque la maintenance du bateau a fini par restreindre cette liberté, ils ont choisi de suspendre la navigation, afin de répondre aux impératifs familiaux et scolaires de leurs enfants. Ronan et sa famille sont du même point de vue.

Ces parcours témoignent d’une même logique d’ajustement permanent : les marins habitant leur voilier négocient sans cesse entre idéal d’autonomie, contraintes matérielles et exigences relationnelles. Ils illustrent la capacité d’agir décrite par la théorie de l’autodétermination (Deci & Ryan, 2000) : la recherche d’un équilibre entre liberté, compétence et appartenance. La voile habitable apparaît ainsi comme une forme de vie alternative, où la mobilité devient un vecteur de sens et un outil d’émancipation, mais aussi un espace d’apprentissage constant face à l’imprévisibilité du monde marin et aux bifurcations de la vie.

Conclusion

La vie à bord d’un voilier, bien plus qu’une simple alternative résidentielle, s’impose comme un véritable phénomène social, illustrant un désir croissant d’émancipation et de réinvention. Ce mode de vie répond à des aspirations profondes de simplicité, d’harmonie environnementale et d’autonomie. Une liberté géographique inégalée et un contact privilégié avec la nature. On parle d’un processus de transformation qui nécessite l’acquisition de savoirs maritimes sérieux. C’est une réelle remise en question des modes de vie traditionnels et non pas une simple démarche individuelle.

Cette transition vers un nomadisme maritime ne se fait pas sans défis. L’autonomie matérielle de ces navigateurs, nécessitant une gestion rigoureuse des ressources et une maîtrise des outils technologiques qui s’accompagne d’un besoin croissant de connectivité pour concilier mobilité et activité professionnelle. Ces exigences imposent des ajustements constants, mais elles sont, pour beaucoup, largement compensées par l’épanouissement personnel et la liberté retrouvée.

Le choix de ce mode de vie est loin de représenter une fuite de la société; il traduit au contraire une redéfinition des contours de l’existence : en mouvement, mais ancré dans des valeurs fortes ; en marge, mais connecté au monde. Cette étude met en lumière une alternative et offre une réponse aux limites du modèle de vie urbain. Les individus interrogés partagent un rejet des schémas « métro, boulot, dodo » et façonnent une existence plus authentique et libre. Ce phénomène trouve racines dans une tradition de la voile longtemps dominée par les hommes, et qui aspire aujourd’hui à se diversifier, grâce à des figures féminines inspirantes, comme Florence Arthaud2  et Violette Dorange3. Une tendance davantage attrayante due aux avancées technologiques qui facilitent l’autonomie en mer.

Cependant, pour mieux comprendre l’évolution de ces parcours et les ajustements qu’ils nécessitent, une nouvelle vague d’entretiens d’ici deux à trois ans permettrait d’affiner l’analyse et d’observer l’ancrage durable ou les éventuelles limites de ce mode de vie. Cette perspective longitudinale permettrait d’évaluer si la voile habitable relève d’une décision circonstancielle ou d’une véritable recomposition des trajectoires de vie.

Enfin cette dynamique soulève également une question essentielle pour l’avenir : la voile habitable peut-elle s’inscrire durablement dans un monde confronté à des pressions démographiques, climatiques et économiques croissantes ? Les infrastructures maritimes, déjà prêtes à accueillir ces néo-nomades, ainsi que les innovations en matière d’habitat alternatif, pourraient jouer un rôle clé dans son développement. À l’heure où nos sociétés cherchent des solutions face à la surpopulation urbaine et à l’urgence climatique, ce mode de vie pourrait bien incarner un modèle d’avenir : une articulation entre durabilité, liberté et résilience.


BIBLIOGRAPHIE

Bertaux, D. (2000). Du récit de vie dans l’approche de l’autre. L’Autre, 1(2), 239–257. https://doi.org/10.3917/lautr.002.0239

Bessin, M., Bidart, C., & Grossetti, M. (Dir.). (2010). Bifurcations : Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement. La Découverte.

Bidart, C. (2006). Crises, décisions et temporalités : autour des bifurcations biographiques. Cahiers internationaux de sociologie, 120(1), 29–57. https://doi.org/10.3917/cis.120.0029

Boër, C. (2015). Entre terre et mer. Cadre de vie, culture matérielle et destins de marins provençaux au XVIIIe siècle. Revue d’histoire maritime, 21, 293–306. https://doi.org/10.70551/YWHO2727

Crozet, Y. (2016). Hyper-mobilité et politiques publiques – Changer d’époque ? (G. Brun, Ed.). Economica.

De Visscher, H. (2016). La pression sociale. Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 112(4), 505–527. https://doi.org/10.3917/cips.112.0505

Forget, C., & Salazar, N. B. (2020). Présentation. Modes de vie mobiles : une perspective anthropologique. Anthropologie et Sociétés, 44(2), 15–40. https://doi.org/10.7202/1075677ar

François, H., Perrin-Bensahel, L., & Bourdeau, P. (Éds.). (2013). Fin(?) et confins du tourisme : Interroger le statut et les pratiques de la récréation contemporaine. L’Harmattan.

Gaugue, A. (2020). Les plaisanciers au long cours, des habitants de la mer [Thèse de doctorat, Université Picardie Jules Verne]. TEL. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-03169683

Gaugue, A. (2023). L’itinérance récréative, une manière d’habiter le monde. L’Information géographique, 87, 82–99. https://doi.org/10.3917/lig.872.0082

Grossetti, M. (2009). Imprévisibilités et irréversibilités : les composantes des bifurcations. Dans M. Grossetti, M. Bessin & C. Bidart (Dir.), Bifurcations : Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement (p. 147–159). La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.bessi.2009.01.0147

Koch, F. (2018). Slow travel : De l’individu-sédentaire à la personne-nomade. Sociétés, (142), 121–134. https://doi.org/10.3917/soc.142.0121

Mancinelli, F. (2020). Nomades numériques : la mobilité comme « projet du soi ». Anthropologie et Sociétés, 44(2), 41–60. https://doi.org/10.7202/1075678ar

Paillé, P. et Mucchielli, A. (2021). L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales. (5e éd.). Armand Colin. https://shs.cairn.info/l-analyse-qualitative-en-sciences-humaines–9782200624019?lang=fr

Regnault, M. (2020). Vivre sur l’eau. Modes de vie mobiles : enquête ethnographique en milieu marin. Anthropologie et Sociétés, 44(2), 87–105. https://doi.org/10.7202/1075680ar

Stroude, A. (2021). Vivre plus simplement : Analyse sociologique de la distanciation normative. Presses de l’Université Laval.

Tapia, C. (2012). Modernité, postmodernité, hypermodernité. Connexions, 97(1), 15–25. https://doi.org/10.3917/cnx.097.0015

Thomas, M.-P., & Pattaroni, L. (2012). Choix résidentiels et différenciation des modes de vie des familles de classes moyennes en Suisse. Espaces et sociétés, 148–149(1), 111–127. https://doi.org/10.3917/esp.148.0111


  1. Starlink : fournisseur Internet par satellite qui permet d’accéder à Internet haut débit dans des endroits éloignés à travers le monde. ↩︎
  2. Surnommée « la petite fiancée de l’Atlantique » (1957-2015), navigatrice française, première femme à remporter la Route du Rhum en 1990, figure emblématique de la course au large et symbole de liberté. ↩︎
  3. Navigatrice française, benjamine de l’édition 2024-2025 du Vendée Globe, première femme à avoir traversé l’Atlantique en solitaire à 18 ans lors de la Mini Transat. ↩︎