Diego Maradona : mémoire collective, tourisme sportif et revitalisation du Quartieri Spagnoli de Naples

Résumé : Cet article analyse l’impact qu’à Diego Maradona sur le Quartieri Spagnoli, un quartier populaire et longtemps marginalisé de Naples. À partir d’une observation participante et de l’étude des pratiques touristiques et culturelles locales, il interroge le rôle de la mémoire collective dans les dynamiques de transformation urbaine. L’appropriation de l’image de Maradona – à travers fresques, autels, produits dérivés ou circuits guidés – révèle des processus de valorisation patrimoniale, mais aussi des tensions liées à la marchandisation de l’espace. L’étude met en lumière la manière dont le tourisme sportif peut nourrir une mémoire partagée tout en questionnant les équilibres entre attractivité, authenticité et durabilité. Des comparaisons internationales viennent enrichir la réflexion, en proposant une lecture située des liens entre sport, tourisme et identité territoriale.

Mots clés : Diego Maradona, Quartieri Spagnoli, mémoire collective, tourisme sportif, revitalisation urbaine, identité territoriale, patrimoine culturel, appropriation locale

Par Valentin TONIN

Étudiant en Master 2 Management du Tourisme Sportif à l’UFR STAPS de Montpellier. Depuis très jeune, je suis passionné par le sport et par son pouvoir de transcender les foules et transformer les territoires. Cette passion m’a naturellement conduit à m’intéresser à des figures comme Diego Maradona, dont l’impact dépasse le cadre sportif pour influencer la culture et le tourisme. En stage au Département du Gard, je travaille sur des projets qui lient sport, patrimoine et développement territorial.

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Introduction : Quand une légende redéfinit une villE

Lorsque Diego Maradona posa le pied à Naples en 1984, il ne rejoignait pas simplement un club : il s’apprêtait à changer le destin d’une ville toute entière. Cet article vise à analyser le rôle de Diego Maradona en tant que figure emblématique dans la transformation socio-culturelle et économique du Quartieri Spagnoli, un quartier historiquement défavorisé de Naples. Il s’agit de comprendre comment l’image de Maradona, au-delà de ses exploits sportifs, a contribué à redéfinir l’identité du quartier et à en faire une destination touristique notable.

Dans une perspective plus large, cet article s’inscrit dans les discussions sur le potentiel du tourisme urbain basé sur des icônes culturelles et sportives, et sur la manière dont ce type de tourisme peut répondre aux défis de revitalisation des quartiers populaires. Comme le soulignent Guibert, Khomsi et Bellini (2019), le tourisme urbain s’impose aujourd’hui comme un levier stratégique pour transformer l’image des villes, renforcer leur attractivité et réinvestir des espaces longtemps marginalisés. À ce titre, les figures iconiques comme Maradona peuvent jouer un rôle central dans la reconfiguration symbolique et économique de ces territoires.

Naples est une ville chargée d’histoire et de contradictions, où les contrastes sociaux et économiques coexistent avec une culture vivante. Situé en plein cœur du centre historique, à l’ouest de la Via Toledo, le Quartieri Spagnoli incarne particulièrement ces tensions.

Quartieri Spagnoli, Naples, Avril 2024©ValentinTonin

Construit au XVIe siècle pour loger les soldats espagnols chargés de maintenir l’ordre dans une ville sous domination hispanique, ce quartier est marqué par des conditions de vie souvent difficiles et une densité urbaine élevée, qui dépasse aujourd’hui les 10 000 habitants par km² . Ce quartier illustre une réalité sociale marquée par des conditions de vie précaires, dans une ville où environ 30 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté relative . Ces conditions contrastent avec la transformation récente du quartier grâce à son attractivité touristique, notamment autour de l’empreinte de Diego Maradona.

Diego Armando Maradona, né en 1960 dans le quartier défavorisé de Villa Fiorito à Buenos Aires, est devenu l’une des figures les plus emblématiques de l’histoire du football. Issu d’un milieu modeste, il s’est rapidement distingué par son talent exceptionnel, gravissant les échelons du football argentin avant d’être propulsé sur la scène internationale. Après un passage au FC Barcelone, c’est à Naples, en 1984, que Maradona a véritablement marqué l’histoire, tant sur le plan sportif que culturel.

L’arrivée de Diego Maradona à Naples en 1984 a marqué un tournant décisif pour le SSC Napoli et la ville entière. En menant le club à des triomphes historiques, comme les titres de champion d’Italie en 1987 et 1990 et la Coupe UEFA en 1989, il a brisé la domination des équipes du nord de l’Italie et offert aux Napolitains une revanche symbolique sur les inégalités sociales et économiques qui opposaient le sud au nord (Schneider, 1998). Ces victoires n’étaient pas seulement sportives : elles représentaient une fierté retrouvée et un moyen de transcender les stéréotypes négatifs souvent associés à la ville de Naples (Foot, 2007).

Bien que Maradona ne vivait pas dans le Quartieri Spagnoli, il y entretenait une forte proximité symbolique en fréquentant ce quartier populaire et en interagissant avec ses habitants. Sa présence, perçue comme celle d’un « homme du peuple », a renforcé son statut de héros auprès des Napolitains. À travers des initiatives locales, des gestes de soutien et d’une médiatisation de ces interactions, Maradona est devenu un moteur de solidarité et un symbole d’espoir pour cette communauté, rendant sa figure encore plus ancrée dans l’identité du quartier (Dini, 1994).

Les gloires de Maradona semblent aujourd’hui jouer un rôle central dans l’évolution du Quartieri Spagnoli. Son image, fréquemment mobilisée dans l’espace urbain, s’inscrit dans des dynamiques mémorielles, culturelles et touristiques qui méritent d’être interrogées. Ce travail se propose ainsi d’analyser la manière dont la figure du joueur a contribué à redéfinir l’identité et la perception de ce quartier napolitain, longtemps associé à la marginalité.

Une question essentielle : comment Maradona façonne-t-il le Quartieri Spagnoli ?

Comment l’image de Diego Maradona a-t-elle transformé le Quartieri Spagnoli, un quartier autrefois marginalisé, en une destination touristique notable, attirant à la fois des fans de football et des visiteurs curieux de découvrir son héritage culturel ?

L’héritage sportif et symbolique de Diego Maradona semble jouer un rôle significatif dans l’attrait touristique du Quartieri Spagnoli. Si ce quartier est aujourd’hui fréquemment associé à l’image du joueur, il convient de s’interroger sur la manière dont cette figure mythique contribue à reconfigurer les usages et les représentations de l’espace. Le nombre de visiteurs à Naples est passé d’environ 1,7 million en 2010 à plus de 3,8 millions en 2019 , soit un quasi-doublement en moins d’une décennie. Cette tendance s’est fortement accentuée dans les années suivantes : la ville aurait atteint 12 millions de visiteurs en 2022 (Kaval, 2023). Naples, qui compte environ 940 000 habitants, connaît ainsi une pression touristique croissante. Cette hausse s’explique par plusieurs dynamiques convergentes : la valorisation de son centre historique – classé par l’UNESCO –, la multiplication des initiatives privées autour du tourisme expérientiel, mais aussi l’engagement marqué de la municipalité dans la promotion internationale de la ville. Dans ce contexte, la fresque représentant Maradona de la Via Emanuele de Deo dans le Quartieri Spagnoli a attiré environ 6,2 millions de visiteurs , devenant l’un des sites les plus visités d’Italie — juste derrière le Colisée et devant Pompei. On s’interroge donc sur le rôle joué par cette mémoire sportive dans les dynamiques de revalorisation du quartier. Par ailleurs, certaines productions culturelles récentes, comme la série Gomorra, ont paradoxalement renforcé l’attrait touristique pour certains quartiers, malgré une réception ambivalente de la part des habitants, qui dénoncent une stigmatisation persistante de la ville à travers les représentations de la criminalité. Peut-on considérer Maradona comme un levier de revitalisation socio-culturelle, au-delà de son statut de célébrité ? C’est ce que cet article propose d’explorer.

Fresque Maradona de la Via Emanuele de Deo ©ValentinTonin

Explorer les liens entre sport, culture et tourisme

Des icônes sportives qui transcendent les stades

Si certaines figures sportives ont contribué à l’attractivité touristique de leur ville grâce à leurs exploits, Maradona se distingue par une relation bien plus intime et enracinée avec Naples et ses habitants. Michael Jordan, par exemple, attire des visiteurs à Chicago en raison de ses succès historiques avec les Bulls et de son statut d’icône mondiale du basketball (Snider, 1996). De la même manière, Pelé a renforcé l’attractivité de Santos, au Brésil, en faisant de son club un symbole du football international. Dans ces cas, c’est avant tout la performance sportive et la notoriété du joueur qui génèrent du tourisme, les visiteurs venant célébrer un palmarès exceptionnel.

Maradona, en revanche, ne se contente pas d’être un héros du football napolitain. Ce qui, selon plusieurs discours et représentations, semble le distinguer, c’est une relation plus intime et enracinée avec Naples, et notamment avec le Quartieri Spagnoli. Contrairement à Jordan ou Pelé, souvent perçus comme des figures lointaines et institutionnalisées, Maradona a été associé à une proximité plus directe avec les habitants.

Dans certains récits médiatiques (Foot, 2007 ; Juillard, 2010) ou hommages populaires observés sur le terrain ou relatés dans la presse locale (Dini, 1994 ; Vilain, 2022), il est présenté comme un « homme du peuple », ayant tissé des liens avec les Napolitains au-delà de ses performances sportives. Ces perceptions, largement véhiculées par l’iconographie et les récits urbains, suggèrent une identification forte à sa figure. Ce phénomène interroge : dans quelle mesure cette proximité est-elle réelle, construite, ou simplement ressentie ? Et comment participe-t-elle à la dynamique touristique actuelle ? C’est ce que notre travail de terrain cherchera à éclaircir.

Le cas de Rafael Nadal à Majorque pourrait sembler comparable à celui de Maradona à Naples. Nadal attire lui aussi des visiteurs, non seulement en raison de son palmarès, mais également parce qu’il y réside et y a implanté son académie, devenant ainsi un acteur visible du développement touristique local (Bourdin, 2024). Toutefois, cette comparaison dévoile surtout la spécificité du cas Maradona. Contrairement à Nadal, Maradona n’a jamais structuré ni institutionnalisé sa présence dans le Quartieri Spagnoli. Son influence ne repose ni sur un projet touristique ni sur une infrastructure dédiée, mais sur une empreinte humaine, symbolique et informelle, construite au fil de ses apparitions médiatisées, de ses interactions avec les habitants et du récit collectif forgé autour de sa personne. C’est précisément cette absence de stratégie volontaire et cette mort prématurée qui rendent son culte posthume si particulier dans la mémoire du quartier.

Ce n’est que plus récemment, notamment depuis les années 2010 avec l’essor du tourisme urbain à Naples, que cette mémoire a été partiellement institutionnalisée, à travers des visites guidées, des produits dérivés ou des événements touristiques. Mais cette mise en tourisme s’appuie sur une base affective et sociale enracinée dans le vécu local, ce qui en fait un cas singulier dans le paysage du tourisme sportif mémoriel.

Cette mise en tourisme rappelle les processus décrits par Quitana Garcia (2018) dans son étude sur le rôle du FC Barcelone dans l’image touristique de la ville. L’auteur montre comment un club peut devenir un levier stratégique dans la construction de l’identité d’une destination, mobilisé par des acteurs du tourisme pour attirer des visiteurs. A la différence de Barcelone, où le club de foot est promu à travers une communication structurée, l’exemple napolitain repose d’abord sur une appropriation populaire et spontanée de l’image de Maradona dans le Quartieri Spagnoli.

Notre étude cherche précisément à explorer ce phénomène en montrant comment une mémoire partagée, non planifiée à l’origine, peut être réinvestie dans des dynamiques touristiques, sans perdre sa valeur émotionnelle et communautaire.

Quand la mémoire collective devient une attraction touristique

Les quartiers populaires et défavorisés trouvent souvent dans le tourisme une opportunité de réinvention et de valorisation. Selon Schneider (1998), la « question méridionale » en Italie a historiquement stigmatisé des régions comme Naples, renforçant une image de pauvreté et de désordre. Cependant, le tourisme urbain basé sur des figures emblématiques offre une alternative à ces récits négatifs. Bromberger (1997) souligne que le football agit comme une passion partagée qui transcende les barrières sociales et reconfigure l’image d’espaces traditionnellement dévalorisés.

Le Quartieri Spagnoli illustre bien ce phénomène. En associant l’identité du quartier à celle de Diego Maradona, les habitants et les commerçants exploitent sa légende pour attirer des touristes et réécrire la narration du lieu. Ce processus de « muséification vivante » (Fontaine, 2012) combine mémoire collective et développement économique, en transformant les fresques murales, les autels, et même les rues en supports de narration culturelle.

Cependant, la valorisation touristique d’une figure emblématique comme Maradona soulève certains défis, notamment concernant la préservation de l’authenticité locale. En effet, l’exploitation touristique d’un patrimoine culturel a montré qu’elle peut contribuer à revitaliser l’économie locale, tout en suscitant des tensions sociales liées à des changements rapides dans l’identité collective (Fontaine, 2012 ; Schneider, 1998).

Maradona : du terrain de football à « l’éternité » culturelle

Diego Maradona est bien plus qu’un athlète à Naples. Dini (1994) le décrit comme un « héros napolitain », un titre qui reflète son rôle dans la reconstruction de l’identité locale. Contrairement à d’autres figures sportives, Maradona incarne une résistance face aux structures de pouvoir : il est vu comme le porte-drapeau des Napolitains, défiant comme nous l’avons dit le nord de l’Italie ainsi que les préjugés sociaux.

L’omniprésence de son image dans le Quartieri Spagnoli témoigne de cette mythification. Les fresques murales ne sont pas seulement des représentations esthétiques, mais des déclarations culturelles qui relient les habitants à leur propre histoire. Juillard (2010) évoque comment ces icônes visuelles fonctionnent comme des « ancrages de mémoire » qui rappellent non seulement les exploits sportifs de Maradona, mais aussi la manière dont les Napolitains se sont appropriés sa figure pour affirmer une forme de dignité collective face à la stigmatisation sociale.

En tant que mythe culturel, Maradona transcende les divisions sociales et devient un symbole d’unité. Correia (2018) qualifie ce type de figure de « médiateur social », capable de rassembler différentes générations et de catalyser des sentiments de fierté collective. À travers son rôle dans le développement touristique du Quartieri Spagnoli, Maradona montre comment une figure sportive peut non seulement transformer un lieu, mais aussi influencer durablement les récits identitaires de ses habitants.

Méthodologie : Une immersion dans le Quartieri Spagnoli

Comprendre un quartier à travers l’observation participante

Pour explorer l’effet de Diego Maradona sur le Quartieri Spagnoli, nous avons adopté une approche qualitative fondée sur l’observation participante. Cette méthode nous a permis de nous immerger dans le quotidien du quartier et d’appréhender les dynamiques sociales et culturelles qui y sont à l’œuvre.

Notre immersion s’est déroulée sur une période de quatre jours du 20 au 24 avril 2024, au cours desquels nous avons parcouru les rues du quartier à différents moments de la journée, notamment en fin de matinée, début et fin d’après-midi ainsi qu’en soirée, afin d’observer les variations d’activités et de fréquentation. Nous avons pris la posture d’un visiteur curieux, naviguant entre les différents espaces emblématiques liés à Maradona, mais également celle d’un observateur attentif aux interactions entre habitants et touristes. Cette approche nous a permis de capter l’ambiance générale du quartier et de mieux comprendre comment l’image de Maradona y est intégrée au quotidien.

L’observation participante est particulièrement adaptée aux contextes où les significations culturelles sont souvent implicites, comme l’expliquent Arborio et Fournier (1999). Dans un quartier tel que le Quartieri Spagnoli, marqué par une forte identité locale et un rapport affectif à Maradona, cette immersion nous a aidés à saisir des éléments qui auraient été difficilement perceptibles à travers une approche plus distanciée.

Le terrain d’étude : un musée vivant à ciel ouvert

Le Quartieri Spagnoli, situé au cœur de Naples, est un quartier emblématique de la ville, connu pour ses ruelles étroites, son architecture dense et son ambiance animée. Quartier longtemps en retrait, perçu comme un espace de pauvreté et de criminalité, il incarne également l’authenticité napolitaine, mêlant traditions populaires, activités commerciales et expressions artistiques.

Il constitue un véritable musée vivant et une trace durable de Maradona. Des manifestations visuelles témoignent d’une appropriation collective de la figure du joueur, bien au-delà de son rôle sportif.

Collecter la vie : fresques, flux et témoignages

Pour analyser l’empreinte de Maradona dans le Quartieri Spagnoli, nous avons adopté une approche qualitative combinant plusieurs angles d’observation. L’exploration du quartier permet de documenter les manifestations visuelles de sa présence iconographique, en les photographiant et en les analysant dans l’espace public.

Parallèlement, nous avons porté notre attention sur la dynamique touristique, en observant les flux de visiteurs et leurs interactions avec ces lieux de mémoire. Les comportements des touristes, leur intérêt pour les espaces marqués par l’empreinte de Maradona, ainsi que leur consommation de produits dérivés et de services locaux sont des indicateurs précieux pour mesurer l’impact économique et culturel du phénomène.

L’immersion dans le quartier est l’occasion d’échanger directement avec ses habitants, commerçants et guides touristiques. Plutôt que de mener des entretiens formels, nous avons privilégié des discussions informelles, favorisant une compréhension plus authentique de leur perception de Maradona et des transformations du quartier. Ces échanges se sont déroulés dans un mélange de langues : un peu d’anglais ou d’espagnol, selon les capacités linguistiques de chacun, mais aussi quelques mots d’italien lorsque ceux-ci se rapprochaient du français ou de l’espagnol. Dans les cas plus complexes, nous avons eu recours à des applications de traduction sur smartphone pour faciliter la communication. Malgré ces limites, ces interactions spontanées ont révélé un attachement profond à la figure du joueur et une fierté locale entretenue par sa mémoire.

Nous avons aussi participé à deux visites guidées distinctes, chacune apportant un éclairage différent sur notre sujet. La première s’est déroulée au stade Diego Armando Maradona, où nous avons suivi un guide spécialisé dans l’histoire du SSC Napoli. Bien que cette visite soit moins directement liée au Quartieri Spagnoli, elle nous a permis de mesurer l’ampleur du phénomène Maradona, de mieux comprendre l’impact de ses exploits sportifs et comment il est devenu une légende à Naples. L’enceinte du stade regorge d’hommages, des tribunes aux couloirs d’accès, où des fresques et des souvenirs rappellent ses accomplissements sportifs.

La seconde visite, au Quartieri Spagnoli, a été bien plus enrichissante pour notre étude. Menée par Maria, une guide locale, elle nous a permis d’explorer les lieux emblématiques du quartier liés à Maradona : fresques, graffitis, autels et boutiques qui perpétuent sa mémoire. Grâce aux explications de Maria, nous avons pu comprendre le contexte historique et social du quartier, ainsi que la manière dont l’image de Maradona y est intégrée au quotidien. Cette première exploration nous a également rendu plus efficaces par la suite, car nous avons pu mieux nous repérer dans le quartier et approfondir certains points en revenant sur des lieux spécifiques lors de notre observation participante.

Enfin, le travail de terrain est complété par l’analyse de documents secondaires, notamment des articles de presse, des études académiques et du contenu touristique, en plus de données statistiques officielles. Cette mise en perspective permet d’ancrer nos observations dans un cadre plus large et de mieux comprendre les dynamiques historiques et médiatiques ayant contribué à la transformation du Quartieri Spagnoli en un lieu de pèlerinage maradonien.

Les défis de l’immersion : langue, temps et complexité

L’adoption d’une approche immersive révèle plusieurs contraintes, influençant la portée de notre étude. La barrière linguistique constitue un premier obstacle, limitant parfois la fluidité de nos échanges avec les habitants. Même si l’utilisation de traducteurs numériques et l’appui ponctuel de guides locaux permettent de contourner en partie cette difficulté, certaines nuances culturelles et émotionnelles ont pu nous échapper.

Le temps passé sur le terrain, quatre jours, a également été un facteur limitant. Certains aspects, comme les dynamiques économiques à long terme du tourisme maradonien ne peuvent pas être appréhendés de manière approfondie. La nécessité de recueillir un maximum de données dans un laps de temps restreint a imposé une approche concentrée sur l’essentiel, sans possibilité de retour sur le terrain pour valider certaines hypothèses.

Enfin, la focalisation sur le seul Quartieri Spagnoli, bien qu’elle autorise une analyse détaillée de l’appropriation locale de Maradona, ne prend pas en compte l’ensemble de son influence sur la ville de Naples. L’impact de sa figure dépasse ce quartier emblématique et s’étend à d’autres espaces urbains, qui auraient pu enrichir notre compréhension des multiples facettes du phénomène.

Malgré ces contraintes, cette immersion offre une vision authentique de la place de Maradona dans l’espace urbain napolitain et illustre comment son empreinte continue de façonner le Quartieri Spagnoli, tant sur le plan culturel qu’économique.

L’héritage vivant de Diego Maradona

L’omniprésence de Maradona dans le paysage touristique

Le Quartieri Spagnoli est aujourd’hui marqué par une omniprésence visuelle de Diego Maradona, qui constitue un attrait touristique majeur. Ses fresques murales, réalisées par des artistes locaux et internationaux, sont devenues des points d’arrêt incontournables pour les visiteurs, qu’ils soient fans de football ou simples curieux.

Parmi les plus célèbres, la fresque de la Via Emanuele de Deo, réalisée en 1990 par l’artiste Mario Filardi, est un véritable symbole du quartier. Située sur une façade d’immeuble dominant une petite place, elle représente Maradona en maillot bleu du Napoli, dans un style réaliste qui met en valeur son regard intense. Lors de notre observation, nous avons constaté que cet espace était un lieu de rassemblement régulier pour les touristes, qui s’y arrêtent pour prendre des photos, parfois en mimant un geste iconique du joueur ou en portant un maillot floqué à son nom. À proximité, des marchands ambulants proposent des souvenirs, allant des écharpes du Napoli aux cartes postales reprenant l’image de cette fresque emblématique.

D’autres représentations de Maradona, moins institutionnalisées, sont disséminées dans le quartier. À l’angle d’une ruelle étroite, nous avons découvert un autel improvisé, où des habitants avaient déposé des bougies, des maillots et même une petite statue du joueur, surmontée d’un message : “Dios vive aquí” (“Dieu vit ici”) en castillan en l’hommage de l’argentin qu’est Maradona. Plus loin, sur la façade d’un café, un graffiti coloré représente Maradona embrassant le trophée de la Coupe du Monde 1986, entouré de mots comme “Orgoglio di Napoli” (“Fierté de Naples”). Ce type de manifestations, souvent spontanées et évolutives, témoigne de l’ancrage profond du joueur dans l’imaginaire collectif napolitain.

Dans une petite rue adjacente à la Via Toledo, nous avons croisé une porte en fer entièrement recouverte de graffitis dédiés à Maradona. Au centre, un message écrit à la peinture blanche se détachait nettement : « Diego è eterno » (“Diego est éternel”). Juste au-dessus, une photo plastifiée du joueur serrant la Coupe du Monde 1986 avait été scotchée à la hâte sur la surface rouillée, comme un rappel de sa gloire immortelle. Un passant, voyant notre intérêt, nous a interpellés en souriant : « Questa è la nostra chiesa » (“C’est notre église”).

Un peu plus loin, nous avons remarqué une série de t-shirts suspendus entre deux immeubles, accrochés à un fil à linge, comme une fresque improvisée. Parmi eux, un maillot bleu frappé du nom « Maradona » et du numéro 10 flottait au vent, donnant l’impression que le joueur veillait toujours sur le quartier. Ce type de mise en scène, à la fois spontanée et symbolique, fait partie intégrante du paysage du Quartieri Spagnoli, où la présence iconographique de Maradona ne se limite pas aux murs, mais s’infiltre jusque dans les gestes du quotidien.

Ces éléments visuels ne sont pas de simples décorations : ils fonctionnent comme des ancrages mémoriels, rappelant non seulement les triomphes sportifs de Maradona, mais aussi son rôle social dans la ville. Ils attirent un tourisme qui ne se limite pas à une consommation passive des lieux, mais qui recherche une expérience immersive et émotionnelle. Lors de nos échanges avec des guides locaux, plusieurs d’entre eux ont souligné que ces fresques et autels étaient des étapes clés de leurs circuits touristiques, car ils permettent aux visiteurs de mieux comprendre l’impact de Maradona sur Naples, bien au-delà du football.

L’économie locale au rythme des souvenirs et des visites

Les habitants et commerçants du Quartieri Spagnoli ont su tirer parti de l’image de Diego Maradona pour développer des initiatives économiques en lien avec le tourisme. En parcourant le quartier, nous avons observé une multitude de boutiques et échoppes dédiées à la vente de souvenirs maradoniens.

Parmi les plus notables, la boutique « A Tutta Napoli », située non loin de la fresque principale de la Via Emanuele de Deo, propose une large gamme de produits dérivés : maillots rétro floqués « Maradona 10 », écharpes bleu et blanc du Napoli, posters de ses plus grands exploits et même des objets plus insolites, comme des figurines artisanales ou des tasses sur lesquelles son visage est imprimé aux côtés du Vésuve. À l’entrée de certains magasins, des écrans diffusent en boucle des vidéos de ses matchs, créant une immersion complète pour les visiteurs.

En parallèle, de nombreux vendeurs ambulants profitent de l’affluence touristique pour proposer des articles maradoniens dans la rue. Nous avons observé un commerçant vendant des maillots faits main directement suspendus à des fils à linge tendus entre deux immeubles, alliant ainsi l’esthétique typique du quartier et Maradona. Un autre, posté devant un café arborant un portrait du joueur, proposait des porte-clés, autocollants et cartes postales imprimées avec les graffitis et fresques célèbres du Quartieri Spagnoli.

L’empreinte de Maradona se retrouve également dans l’univers de la restauration locale. Des pizzerias et bars ont intégré son image dans leur communication pour attirer les clients. Chaque bar, chaque restaurant expose fièrement des objets liés à Maradona. Un commerçant nous a promis détenir un cheveu supposé de Maradona sous verre, présenté comme une relique sacrée. Ces lieux sont devenus un passage obligatoire pour les touristes souhaitant boire un café dans un endroit imprégné de l’esprit du joueur. On y retrouve aussi des pizzas nommées « Maradona », paquets de chips, boissons en canettes à son effigie.

Ce phénomène de consommation ne concerne pas uniquement les visiteurs étrangers ou passionnés de football : en tant que chercheur-touriste impliqué dans cette enquête, j’ai moi-même acheté sept maillots à l’effigie de Maradona pour les offrir à mes proches. Ce geste personnel illustre combien ces objets circulent bien au-delà du quartier, comme vecteurs d’un attachement émotionnel fort à la figure du joueur.

Outre les commerces, les visites guidées thématiques autour de Maradona se sont multipliées ces dernières années. Lors de notre séjour, nous avons participé à l’une d’elles, menée par Maria, une guide locale. Son circuit incluait les fresques majeures du quartier, mais aussi des anecdotes sur la relation entre Maradona et les Napolitains, racontées avec un enthousiasme palpable. Ces visites ne se limitent pas aux murs peints : certaines incluent des arrêts dans des commerces emblématiques, comme ceux vendant des souvenirs à son effigie, et des discussions avec des habitants ayant connu Maradona lorsqu’il arpentait les ruelles du quartier.

Ces éléments, omniprésents dans le quartier, témoignent d’une appropriation populaire de sa figure, transformant les ruelles en un sanctuaire urbain, où l’on vénère Maradona comme un saint profane, à travers fresques, autels… et produits dérivés. Au fil de notre immersion, nous avons également constaté à quel point l’image de Maradona était mobilisée dans des contextes totalement éloignés du football. Dans les ruelles du quartier, certaines vendeuses de tripes – un plat de rue emblématique de Naples – arboraient fièrement un maillot du joueur, intégrant ainsi son image à leur activité quotidienne. De la même manière, des vendeurs de limonade fraîche avaient apposé des autocollants à son effigie sur leurs chariots ou exposaient des portraits du joueur comme signe distinctif. Bien qu’éloignés de son parcours sportif, ces usages traduisent une appropriation populaire intense, où n’importe quelle activité locale devient un vecteur de sa mémoire. Tous ces éléments soulignent le double statut des représentations de Maradona dans le quartier : à la fois lieu de mémoire populaire et espace de marchandisation touristique. Cette omniprésence interroge la frontière entre l’hommage sincère, la récupération commerciale et la mise en scène folklorique du quartier.

Cette dynamique, loin d’être singulière, s’inscrit dans une tendance plus large observée dans de nombreux contextes urbains patrimonialisés. La mobilisation de figures culturelles ou historiques pour générer de l’attractivité touristique entraîne des tensions similaires entre authenticité vécue et authenticité fabriquée. Par exemple, Bonard et Felli (2008) montrent comment les politiques de valorisation patrimoniale à Lyon et Pékin produisent une image de l’authenticité qui répond davantage aux attentes des touristes qu’à l’expérience réelle des habitants. De son côté, Amirou (1995) analyse comment l’imaginaire touristique transforme certains lieux en espaces scénarisés, où le folklore prend parfois le pas sur la vie locale. Ces travaux permettent de mieux comprendre la dynamique à l’œuvre dans le Quartieri Spagnoli, où l’image de Maradona oscille entre mémoire collective sincère et stratégie de mise en scène pour séduire les visiteurs.

Comme l’a montré Bourdieu (1984), la valeur symbolique d’un lieu ou d’une figure peut être réappropriée et transformée selon des logiques de distinction ou de consommation. À travers le cas du Quartieri Spagnoli, c’est aussi une forme d’imaginaire touristique qui se construit, entre ferveur sincère et dispositifs marchands, participant à une requalification de l’espace urbain par le prisme du mythe sportif.

Cette économie maradonienne, bien que récente, génère des revenus significatifs pour les acteurs locaux et contribue à l’attractivité du Quartieri Spagnoli. En intégrant des produits dérivés et des expériences immersives, le quartier est progressivement devenu un véritable musée vivant de l’icône argentine, où le culte du joueur s’exprime aussi bien à travers l’art que par des transactions commerciales. Ces éléments, omniprésents dans le quartier, témoignent d’une appropriation populaire de sa figure, transformant les ruelles en un véritable sanctuaire dédié à sa mémoire.

Des opportunités et des défis à gérer

Quand un quartier marginalisé devient un lieu de mémoir

Le Quartieri Spagnoli est progressivement devenu un lieu de mémoire vivant, où la présence de Diego Maradona se manifeste aussi bien dans l’espace urbain que dans la dynamique sociale et économique du quartier. Cette transformation, loin d’être anecdotique, a reconfiguré les perceptions locales et touristiques du quartier.

Nos observations de terrain ont permis d’identifier la manière dont les éléments visuels liés à Maradona – fresques, autels de rue, graffitis et objets commémoratifs – influencent les parcours touristiques et la valorisation du quartier. Les visites guidées, auxquelles nous avons participé, intègrent systématiquement ces lieux dans leurs itinéraires et les présentent comme des étapes incontournables pour comprendre l’attachement des Napolitains à Maradona. Les guides locaux insistent sur la façon dont ces représentations façonnent une identité collective et permettent aux visiteurs de se projeter dans l’histoire du quartier à travers la figure du joueur.

Les témoignages des commerçants et des habitants confirment que cette mise en scène de la mémoire maradonienne a contribué à dynamiser l’économie locale. Plusieurs vendeurs de souvenirs nous ont fait comprendre que la demande en produits dérivés liés à Maradona – maillots, figurines, affiches et accessoires variés – n’a cessé d’augmenter ces dernières années, générant un commerce florissant qui attire aussi bien les supporters passionnés que les touristes curieux. L’étude de documents secondaires, notamment des articles et des publications académiques, souligne également l’impact grandissant de ce tourisme mémoriel visible sur le Quartieri Spagnoli, le repositionnant comme un quartier emblématique au-delà de ses représentations historiques associées à la marginalisation.

Cette dynamique a permis de redéfinir l’image du Quartieri Spagnoli et d’en faire un espace hybride, à la croisée du tourisme footballistique et de la valorisation culturelle napolitaine. À travers ce phénomène, le quartier ne se contente pas d’être un décor figé : il s’adapte, évolue et continue de raconter l’histoire de son héros, tout en s’inscrivant dans les enjeux économiques et sociaux contemporains du tourisme urbain. Par exemple, nous avons observé que certaines fresques de Maradona sont régulièrement rénovées ou réinterprétées par de nouveaux artistes, parfois à l’initiative des commerçants eux-mêmes. L’un des guides nous a expliqué que l’ajout récent de lumières autour de la fresque de la Via Emanuele de Deo répondait à l’afflux croissant de visiteurs souhaitant la photographier en soirée. Ces gestes ne relèvent pas seulement d’une logique d’attraction touristique : ils traduisent aussi un travail quotidien d’entretien de la mémoire, dans un quartier habité, où les fresques côtoient les volets, les fils à linge et les écoles de quartier.

Ces lieux de mémoire sont donc aussi des lieux de vie, et leur conservation repose souvent sur les habitants eux-mêmes, qui doivent s’adapter aux regards extérieurs tout en maintenant leurs pratiques et leurs repères locaux. La mémoire de Maradona, dans ce contexte, n’est pas figée : elle est négociée, actualisée, parfois réinventée, au gré des transformations du quartier. Cela pose la question de la frontière entre mémoire vécue et mémoire scénarisée, entre authenticité populaire et adaptation aux attentes du tourisme.

Un tourisme porteur, mais parfois inégal

Si l’image de Diego Maradona a contribué à transformer le Quartieri Spagnoli en un lieu de mémoire et d’attraction touristique, certaines limites et défis émergent de cette dynamique. L’un des principaux enjeux concerne la gestion durable des flux touristiques. Lors de nos observations sur place, nous avons pu constater que certaines ruelles, particulièrement autour de la fresque de la Via Emanuele de Deo, étaient souvent saturées de visiteurs, rendant la circulation difficile pour les habitants. À plusieurs reprises, nous avons observé des habitants tentant de se frayer un chemin à pied et en scooter parmi des groupes de touristes rassemblés pour prendre des photos ou écouter les explications de guides.

Cette situation illustre une forme de cohabitation parfois difficile entre population locale et visiteurs, fréquente dans les quartiers populaires récemment touristifiés. Comme l’ont montré Amirou (1995) ou Cazes et Poitier (1996) à propos du tourisme urbain, l’intensification de la fréquentation dans des espaces densément habités peut provoquer des tensions d’usage, notamment lorsque les pratiques touristiques viennent perturber le quotidien des habitants.

Le phénomène observé dans le Quartieri Spagnoli rappelle des dynamiques similaires dans des quartiers patrimonialisés sous forte pression touristique. À Lisbonne, dans le Bairro Alto, les travaux de Dias (2020) et Adorean (2022) montrent que la montée du tourisme nocturne a entraîné une « touristification » rapide : raréfaction des commerces de proximité, circulation difficile, nuisances sonores et sentiment de perte d’authenticité, avant même l’ère des locations de courte durée. Ces exemples confirment les travaux d’Amirou (1995) et Cazes & Poitier (1996), qui expliquent que l’intensification des usages touristiques dans des espaces densément habités provoque des tensions entre résidents et visiteurs.

Concrètement, au Quartieri Spagnoli, nous avons observé des ménages contraints de naviguer entre des groupes de touristes dans des ruelles étroites, comme autour de la fresque de Via Emanuele de Deo. Ces conditions s’apparentent à une mise en concurrence des usages de l’espace urbain — une réalité que MacCannell (1976) décrit comme la « mise en scène » des lieux pour répondre aux attentes touristiques, au risque de transformer l’espace en décor, et qu’Urry (1990) analyse comme un « regard touristique » engendrant des clichés. Ainsi, la question du maintien de l’équilibre entre valorisation patrimoniale et respect du vécu des habitants devient centrale pour penser un tourisme urbain durable.

Par ailleurs, la commercialisation croissante de l’image de Maradona soulève des questions sur la préservation de l’authenticité du quartier. Lors de notre participation aux visites guidées, nous avons remarqué que certains circuits touristiques insistaient davantage sur la dimension spectaculaire de Maradona plutôt que sur son attachement réel aux habitants du quartier. Un guide nous a expliqué que l’ajout de nouvelles fresques ou produits dérivés était parfois davantage motivé par des stratégies marketing que par une volonté de transmission culturelle. Certains habitants rencontrés avaient l’air de partager cette impression, évoquant une possible transformation du quartier en « parc à thème Maradona », au détriment de son identité populaire et spontanée.

Cette évolution soulève ainsi un défi central : trouver un équilibre entre valorisation touristique et respect de l’authenticité locale. Ce type de tension est bien documenté dans les études du tourisme urbain : Dean MacCannell avait déjà théorisé en 1976 l’idée que les lieux touristiques ont tendance à se « mettre en scène » pour satisfaire les attentes d’authenticité des visiteurs, ce qui peut entraîner une standardisation ou une perte de sens pour les habitants eux-mêmes. John Urry (1990), quant à lui, a montré que les touristes adoptent un « regard » conditionné par des représentations médiatiques, qui transforme les lieux en vitrines de clichés culturels. Ce cadre d’analyse aide à comprendre comment, au Quartieri Spagnoli, la figure de Maradona — à l’origine ancrée dans le vécu local — peut être reconfigurée pour répondre à des attentes touristiques extérieures.

De plus, comme l’a souligné Rémy Amirou (2012), la valorisation patrimoniale fondée sur des figures mythiques ou symboliques peut basculer dans une « folklorisation » : les éléments culturels sont alors extraits de leur contexte, figés et reproduits à des fins de consommation. Cette lecture peut éclairer les discours critiques de certains habitants que nous avons rencontrés, qui craignent une transformation du quartier en un « parc à thème Maradona ». L’enjeu devient alors de préserver une mémoire vivante tout en évitant sa muséification ou sa marchandisation excessive.

Cette situation met en lumière une contradiction centrale : plus le culte autour de Maradona perdure et génère des bénéfices économiques, plus la question de la préservation de l’authenticité du Quartieri Spagnoli devient délicate. Si les habitants bénéficient d’une visibilité renouvelée et de retombées économiques concrètes, cette dynamique transforme aussi progressivement les représentations et les usages du quartier. L’iconographie, les produits dérivés et les circuits touristiques peuvent, à terme, figer la mémoire du joueur dans des formes standardisées, répondant davantage aux attentes des visiteurs qu’à la réalité vécue des habitants. À travers nos observations de terrain, cette tension était palpable : certains Napolitains s’en réjouissent, d’autres craignent une folklorisation croissante et une perte du lien intime qui unissait Maradona au quartier. Dès lors, la question reste ouverte : comment pérenniser un engouement touristique tout en respectant la mémoire vivante et la culture locale qui en sont à l’origine ?

Apprendre des autres : Santos, Chicago et le rôle des légendes

Le Quartieri Spagnoli illustre parfaitement l’attractivité croissante de Naples. Naples a vu son nombre de visiteurs passer de 1,7 million en 2010 à plus de 3,8 millions en 2019, avec une accélération encore plus marquée jusqu’en 2022, où la ville aurait accueilli 12 millions de visiteurs selon l’ISTAT. Bien que des données précises pour le Quartieri ne soient pas disponibles, les témoignages recueillis et les observations de terrain montrent que ce quartier bénéficie d’un intérêt croissant, notamment autour de la figure de Maradona. Cette tendance reflète l’intérêt des voyageurs pour des espaces à forte valeur symbolique et culturelle, mais soulève aussi des questions d’équité.

Le cas du Quartieri Spagnoli peut être enrichi par des comparaisons avec d’autres villes ou quartiers ayant exploité des figures sportives pour renforcer leur attractivité.

À Santos, au Brésil, Pelé reste une figure centrale de l’identité locale. Le musée Pelé, inauguré dans la ville, attire des visiteurs du monde entier et contribue à préserver la mémoire de ses exploits tout en stimulant l’économie touristique. Générant plus de 2 millions de dollars par an, montrant que les figures sportives iconiques peuvent transformer des quartiers marginalisés en pôles touristiques majeurs (Grappi & Montanari, 2011).

Cependant, l’exploitation touristique d’une figure sportive peut également engendrer des tensions, particulièrement dans les quartiers populaires. En front de mer à Barcelone, le quartier de la Barceloneta (anciennement quartier de pêcheurs), illustre bien les effets négatifs du tourisme de masse : saturation de l’espace public, hausse des loyers, perte d’habitants et montée d’un sentiment d’exaspération chez les résidents. Ce phénomène a conduit à l’émergence de formes de « tourismophobie », que Ballester (2019) définit comme une réaction sociale face à l’appropriation touristique de l’espace quotidien. De manière plus large, Ballester (2022) rappelle que cette tension naît souvent d’une mise en concurrence des usages du territoire entre visiteurs et habitants. Dans le même sens, Duhamel (2023) montre que le surtourisme peut être perçu comme une rupture du contrat implicite entre les populations locales et l’industrie touristique, entraînant des conflits d’usage et une perte de légitimité des politiques d’accueil.

Ces cas soulignent la nécessité d’une gestion équilibrée du développement touristique, notamment lorsqu’il repose sur une figure emblématique. Sans régulation, l’attractivité générée par un héros local comme Maradona peut accentuer les inégalités, affaiblir le tissu social existant, et transformer progressivement un quartier vivant en décor thématisé.

En Afrique du Sud, le quartier de Bo-Kaap au Cap , célèbre pour ses maisons colorées et son héritage musulman, fait face à des défis similaires. L’augmentation du tourisme a entraîné des problèmes de circulation, des nuisances sonores et une gentrification croissante, suscitant des protestations de la part des résidents qui craignent une perte de leur identité culturelle et un déplacement des populations locales.

Ces exemples illustrent que l’exploitation touristique d’une figure emblématique ou d’un patrimoine culturel peut être un levier puissant de revitalisation urbaine. Toutefois, sans une gestion inclusive et durable, ce type de transformation peut exacerber les inégalités sociales et compromettre l’équilibre local. Il est donc essentiel de mettre en place des politiques de gestion du tourisme qui prennent en compte les besoins et les aspirations des communautés locales, afin de préserver l’authenticité des quartiers tout en bénéficiant des retombées économiques du tourisme.

Conclusion : Maradona, un moteur de transformation et d’inspiration

Diego Maradona, un catalyseur de transformation urbaine

Diego Maradona incarne bien plus qu’un athlète pour la ville de Naples et le Quartieri Spagnoli. Son parcours légendaire dépasse les frontières du sport, transformant un quartier autrefois en retrait, en un espace vibrant, célébré à la fois pour sa culture populaire et son dynamisme économique. À travers l’empreinte laissée par Maradona, le Quartieri Spagnoli illustre comment une figure populaire peut transformer l’image d’un quartier marginalisé en moteur d’intérêt culturel et touristique.

Cependant, cette transformation s’accompagne de défis, notamment en matière de durabilité, de préservation de l’authenticité et de gestion équitable des retombées économiques. Ce cas souligne l’importance d’une approche équilibrée dans l’exploitation des figures emblématiques, afin d’éviter les écueils liés à la gentrification et à la dépendance économique.

L’héritage de Maradona offre des enseignements précieux sur le rôle des icônes culturelles et sportives comme moteurs de revitalisation urbaine. Il ouvre également des perspectives pour des recherches futures sur le potentiel d’autres figures emblématiques à stimuler des transformations similaires dans des contextes variés, tout en respectant les identités locales et les aspirations des habitants.

Et après ? Pistes pour des recherches et des actions futures

Ces recherches soulèvent des questions qui mériteraient d’être approfondies dans des études ultérieures. Par exemple :

Il serait également pertinent d’examiner si cette dynamique autour de Maradona dépasse les limites du Quartieri Spagnoli, et si d’autres quartiers de Naples ou la ville dans son ensemble participent de manière comparable à la mise en valeur de sa légende. Une telle comparaison permettrait de mieux cerner l’ampleur territoriale du phénomène et d’affiner la compréhension de son impact urbain global.

Quel est l’impact précis à long terme de ce type de tourisme sur l’économie locale ?

Dans quelle mesure les figures sportives comme Maradona peuvent-elles être un modèle exportable pour d’autres quartiers ou villes cherchant à revitaliser leur image ?

Une comparaison approfondie avec d’autres figures sportives (Pelé, Jordan, Nadal) pourrait permettre d’identifier des similitudes ou des spécificités culturelles propres à Naples.

[1] ISTAT. (2021). Rapporto “Poverty in Italy – Year 2021”. Rome : Istituto Nazionale di Statistica

[2] ISTAT. (2023). Living conditions and household income – 2021–2022 Press release. Rome : Istituto Nazionale di Statistica.

[3] Naples and tourism: conflicts of a dream realised? (2023). AIMS Geosciences, données 2010–2019 sur les flux touristiques.

[4] Voir la photo de la fresque à la page 12.[1] Reddit. (2024). Il murales di Maradona a Napoli: con 6 milioni di visualizzazioni, è il secondo luogo più visitato d’Italia.

Références

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Naples and tourism: conflicts of a dream realised? Analysis of a fastchanging urban landscape

Reddit. (2024). Il murales di Maradona a Napoli: con 6 milioni di visualizzazioni, è il secondo luogo più visitato d’Italia. Consulté le 10 juin 2025.

Les murales de Maradona à Naples, avec 6 millions de visiteurs, ont été le deuxième site touristique le plus visité d’Italie, après le Colisée et avant Pompéi. De plus, ils contribuent à la renaissance des commerces dans les Quartiers Espagnols. : r/italy

The Guardian. (2025). Cape Town’s Bo-Kaap: the battle to stop a historic neighbourhood being turned into a tourist trap, 10 février. Consulté le 04 juin 2025

Bo-Kaap: the candy-coloured corner of Cape Town facing tourism v heritage dilemma | South Africa | The Guardian