LE RUGBY À XV, UNE IDENTITÉ TERRITORIALE HÉRAULTAISE : Entre tradition patrimoniale et stratégie métropolitaine
RÉSUMÉ
Le rugby à XV dans l’Hérault pourrait devenir un moteur unique de développement territorial, centré sur Béziers et Montpellier. Béziers valorise son riche patrimoine sportif et ses valeurs traditionnelles, héritées de son âge d’or des années 1970-1980. Montpellier, en revanche, mise sur le professionnalisme et l’innovation pour attirer un public international diversifié. Cet article analyse ces deux modèles contrastés, en soulignant leur rôle dans le rayonnement touristique du département. Grâce à une méthodologie combinant analyse documentaire et observations de terrain, l’étude montre comment le rugby contribue à l’attractivité du territoire et à la mise en place d’une dynamique locale autour du sport, du tourisme et du patrimoine. Elle propose également des pistes pour renforcer leur complémentarité et maximiser leur impact. Cette recherche met en évidence le potentiel du rugby comme levier stratégique, alliant tradition et modernité pour dynamiser le territoire héraultais.
Mots-clés : attractivité, Béziers, Montpellier, rugby, tourisme, tradition.

Par Arnaud André

Passionné par le domaine du sport, et plus particulièrement le rugby à XV, mon intérêt se porte sur l’histoire de cette discipline. Recruté en alternance au sein des Archives départementales de l’Hérault, j’ai pu découvrir plus en profondeur l’histoire de l’AS Béziers et du Montpellier Hérault Rugby. J’ai souhaité comprendre comment ces clubs ont évolué depuis leur création.
Introduction
Dans l’Hérault, le rugby à XV va au-delà d’un simple sport : il représente une véritable identité territoriale et un moteur important du développement économique et touristique. Comme l’explique Smith (2015), le rugby agit, dans certaines régions européennes, comme un marqueur d’appartenance locale, renforçant les sentiments d’ancrage collectif et les mémoires partagées. Le département de l’Hérault illustre une tension marquée entre tradition et modernité, particulièrement perceptible dans le contraste entre Béziers, pôle historique du rugby profondément enraciné dans une culture communautaire, et Montpellier, ville en pleine métropolisation sportive — c’est-à-dire la tendance des grandes villes à investir massivement dans le sport pour accroître leur attractivité et rayonner à l’échelle nationale et internationale (Keerle & Viala, 2018) — misant sur l’innovation et l’ouverture internationale. Cette dualité s’inscrit dans une dynamique plus large de transformation des pratiques sportives et des identités territoriales dans l’Hérault (Guiraud, 1992 ; Keerle & Viala, 2018). En quoi les trajectoires du rugby à Béziers et à Montpellier révèlent-elles deux conceptions différentes de l’ancrage au territoire héraultais ?
L’opposition entre Béziers et Montpellier dans l’exploitation du rugby pour attirer les touristes met en évidence deux modèles contrastés mais complémentaires. Cette opposition entre tradition et modernité peut-elle devenir une force au service du développement local ?
Depuis les années 1970, l’AS Béziers Hérault (ASBH) a marqué l’histoire du rugby français, remportant dix titres de champion de France entre 1971 et 1984. Ce « Grand Béziers » est devenu le symbole d’un sport rural porté par des valeurs de convivialité et de communauté (Wozniak, 2019). À l’opposé, Montpellier Hérault Rugby (MHR), grâce à des investissements massifs et à des infrastructures modernes, a progressivement acquis une place importante sur la scène sportive et économique nationale. (Keerle & Viala, 2018). Cette opposition entre un rugby de terroir et un rugby urbain reflète les transformations plus larges des dynamiques territoriales et sociétales en France (Guiraud, 2010).
Le rugby, qu’il s’agisse du patrimoine historique de Béziers ou de la modernité de Montpellier, agit comme un levier d’attractivité pour le tourisme. Les événements sportifs majeurs, tels que les matchs de Pro D2, de Top 14 ou les phases finales européennes, génèrent des retombées significatives pour les territoires concernés, notamment dans les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration (Charrier & Jourdan, 2014). À Béziers, le rugby participe à la revitalisation d’une identité locale attachée à ses racines, tandis qu’à Montpellier, il s’inscrit dans une stratégie globale visant à renforcer l’attractivité de la ville par le sport et l’ouverture internationale (Benammar, 2023).
Mais comment ces deux clubs, porteurs d’histoires et de logiques distinctes, participent-ils à la construction d’une identité territoriale héraultaise, à la croisée de la tradition patrimoniale et de la modernité événementielle ?
Cet article propose d’explorer cette question à travers une analyse comparative des modèles de l’AS Béziers Hérault et du Montpellier Hérault Rugby. L’étude s’appuie principalement sur des matériaux empiriques originaux — archives départementales et observations de terrain — recueillis et analysés par l’auteur, et interprétés à la lumière de la littérature en histoire, en économie et en sociologie du sport. Cette démarche socio-historique met en lumière les interactions entre sport, tourisme et économie, et souligne ainsi comment le rugby, en alliant patrimoine et modernité, peut devenir un moteur stratégique pour le développement territorial de l’Hérault.
Methodologie
Cette étude s’appuie sur une approche qualitative combinant deux méthodes principales : une analyse documentaire approfondie et des observations de terrain. Ces démarches ont été conçues pour mieux comprendre les perceptions et attentes économiques et touristiques du rugby dans l’Hérault, en mettant en lumière les spécificités des modèles de Béziers et de Montpellier.
La première phase de l’étude repose sur une revue de littérature approfondie, incluant des articles académiques ainsi que des ouvrages historiques, sociologiques et économiques couvrant la période de 1906 à 2023. Cette démarche a permis de contextualiser les dynamiques historiques, sociales et économiques du rugby à Béziers et à Montpellier, et d’éclairer l’évolution des deux clubs à partir des principaux axes de réflexion développés dans la production scientifique existante.
Parallèlement à ce travail de contextualisation, des sources primaires constituent l’apport empirique principal de cette recherche. Parmi celles-ci figurent des rapports officiels émanant de la Ligue nationale de rugby (LNR), analysés afin de mieux comprendre les politiques de développement, la fréquentation des stades et les stratégies d’attractivité territoriale. Un corpus d’archives départementales de l’Hérault, composé de documents iconographiques, audiovisuels et textuels couvrant une période allant du début du XXe siècle à nos jours, a également été mobilisé. L’exploitation de ces archives permet d’accéder à des matériaux rarement utilisés dans la littérature et d’éclairer les évolutions du rugby dans le département sur la longue durée.
L’analyse croisée de ces matériaux, replacée dans le cadre de la littérature scientifique, permet de mieux comprendre les trajectoires historiques des deux clubs et les liens entre rugby, identité locale et développement territorial. La liste détaillée des cotes d’archives mobilisées figure en annexe à la fin de l’article. Le tableau ci-dessous présente les principales cotes d’archives mobilisées dans le cadre de cette étude.
Liste des documents d’archives mobilisés dans l’étude
| Cote d’archives | Description | Date |
| 3 AV 72 | Rugby : coupe du monde à Béziers | 04/10/1991 |
| 3 AV 292 | Rugby : match Béziers – Brive | 1989 |
| 3 AV 300 | Inauguration du stade de la Méditerranée | 1989 |
| 4 AV 6 | Témoignages de Richard Astre et Raoul Barrière | 20/04/2007 |
| 8 DOC 30 | La Vie biterroise, n°130 | 23/03/1907 |
| 11 F 389 | Rétrospective : cheminement du rugby montpelliérain (1890-2010), par Germain Barcelo | 2011 |
| 12 Fi 81 | Lettre ouverte à tout le Biterrois (AS Béziers) | 1985 |
| 54 Fi | Photographies de presse sur l’ASB (journal Miroir Sprint) | 1950-1982 |
| 1 J 1433 | Languedoc-Sport, journal de l’USFSA, n°65 | 09/01/1914 |
| 103 J 3 | Archives du Sporting Club biterrois et de l’AS Béziers | 1906-1970 |
| 2034 W 7 | H comme rugby : 200 collégiens inaugurent la coupe du monde de rugby | 2007 |
La seconde phase de l’étude a reposé sur des observations de terrain menées dans des contextes variés, totalisant environ 15 heures. Cette enquête s’est concentrée sur deux matchs du Montpellier Hérault Rugby (MHR) au GGL Stadium et un match de l’AS Béziers Hérault (ASBH) au stade Raoul-Barrière. En complément, un match de l’AS Béziers Hérault a été suivi dans un bar montpelliérain aux côtés de supporters biterrois. Cette dernière situation a permis d’observer les dynamiques de supportérisme, entendues ici comme l’ensemble des pratiques, comportements et signes d’appartenance manifestés par les supporters d’un club (Nuytens, 2004), dans un environnement éloigné du cadre sportif direct. Les observations ont été réalisées à l’aide d’une grille d’observation structurée, permettant de documenter plusieurs éléments clés : les interactions entre les infrastructures sportives et leur environnement, l’influence des flux de spectateurs sur les commerces locaux, et les comportements des supporters dans des contextes variés (stades et cadre informel). Des notes détaillées ont été prises pendant chaque observation pour analyser les dynamiques spécifiques de Béziers et Montpellier.
Ces données ont été enrichies par des échanges informels avec des spectateurs et des commerçants, offrant des aperçus sur les perceptions des impacts économiques et touristiques des matchs. Les échanges informels et les observations dans les tribunes ont permis de constater différentes manières de s’identifier au club local, oscillant entre fidélité émotionnelle traditionnelle et nouvelles formes d’identification collective, comme le suggèrent Bernache‐Assollant et al. (2014). Les visites des infrastructures sportives, notamment le GGL Stadium et le stade Raoul-Barrière, ont permis d’approfondir la compréhension de leur rôle dans l’attractivité territoriale.
Les données issues des deux phases ont été croisées pour garantir une analyse cohérente. La triangulation méthodologique a permis de confronter les résultats des observations de terrain avec les éléments issus des sources documentaires. Cette approche a favorisé une compréhension approfondie des interactions entre rugby, économie et tourisme dans l’Hérault, tout en mettant en lumière les dynamiques spécifiques et complémentaires des modèles de Béziers et Montpellier. Cette posture s’inscrit dans la lignée des travaux de Charrier, Jourdan et al. (2019), qui soulignent l’importance d’une approche mixte et contextuelle pour analyser les effets sociaux et territoriaux des événements sportifs à différentes échelles.
En combinant ces méthodes, cette étude propose une vision nuancée des rôles respectifs de Béziers et Montpellier dans le développement territorial. Elle met également en avant des perspectives stratégiques permettant de maximiser leur impact à travers une complémentarité entre tradition et innovation.
Le rugby, un facteur de rayonnement territorial et touristique
Béziers et Montpellier : des trajectoires croisées et un enracinement territorial
Le rugby a émergé dans l’Hérault à travers deux trajectoires distinctes, reflétant des contextes socio-économiques opposés. La pratique du rugby à Béziers remonte au tout début du XXe siècle, comme en témoigne le périodique La Vie biterroise en mars 1907, qui relate l’organisation de matchs dans la ville (8 DOC 30, 1907), bien que l’AS Béziers n’ait été créée qu’en novembre 1911 et déclarée le 19 mars 1912 (Pastre, 1972 ; Guiraud, 2010 ; 103 J 3, 1906-1970). Dans cet environnement, dès les premières décennies du XXe siècle, ce sport s’est enraciné dans une société marquée par des valeurs rurales et une forte identité communautaire. Christian Pociello (1995) décrit le rugby comme un « sport du terroir », incarnant les idéaux d’union sociale et de solidarité propres aux régions viticoles comme le Biterrois. Cette lecture culturaliste peut être nuancée par des données plus objectives. L’étude cartographique de Volle (1987) montre en effet que la répartition du rugby dans la région Languedoc-Roussillon ne suit pas strictement les oppositions traditionnelles, et que le rugby s’est progressivement urbanisé à l’est de l’Hérault, tandis que le football progresse dans des territoires historiquement liés au rugby.
Le développement rapide de l’AS Béziers Hérault en a fait l’un des clubs emblématiques du rugby français, ancré dans les traditions locales. Le rugby à Béziers est profondément enraciné dans l’identité culturelle de la ville. En effet, le « Grand Béziers » des années 1970-1980 reste une référence mythique, attirant un public fidèle, souvent empreint de nostalgie. Ce modèle repose sur une valorisation de l’héritage sportif et des traditions locales. Les jours de match, le stade Raoul-Barrière devient un lieu de rassemblement communautaire où les valeurs de solidarité et d’attachement au terroir sont mises en avant (Wozniak, 2019). Toutefois, comme le souligne Nuytens (2004), ces formes d’attachement populaire relèvent souvent d’une construction a posteriori. Le supportérisme dit « traditionnel » repose souvent sur un récit symbolique produit par les clubs, les médias ou les collectivités, visant à légitimer une identité régionale autour du sport.
Béziers, ville du sud de la France située dans le département de l’Hérault, est historiquement un centre viticole majeur et a longtemps été marquée par une culture rurale et ouvrière. Cette identité s’exprime notamment à travers des fêtes traditionnelles comme la Feria, le fort attachement au terroir, et un tissu associatif très dense. Au XXe siècle, la ville devient l’un des bastions du rugby français, faisant du club de l’AS Béziers Hérault un véritable symbole d’unité et de fierté locale, surtout lors de son « âge d’or » des années 1970-1980. La culture du rugby y est donc intimement liée à la mémoire ouvrière, à la convivialité méridionale et au sentiment d’appartenance à un territoire.
À l’opposé, Montpellier, marquée par une urbanisation croissante, a connu une implantation plus tardive et plus discrète du rugby, malgré une arrivée plus précoce qu’à Béziers, car plusieurs entités se sont succédées (11 F 389, 2011). Le Montpellier Hérault Rugby, fondé en 1986, est longtemps resté dans l’ombre des grands clubs nationaux. Le renouveau du rugby montpelliérain illustre une dynamique davantage tournée vers la structuration urbaine que vers le terroir, révélant une identité rugbystique en construction (Guiraud, 2010). Cette divergence initiale s’est progressivement accentuée au fil des décennies, notamment à partir des années 1970, période durant laquelle les trajectoires sportives et territoriales des deux clubs ont pris des directions nettement différenciées.
Entre 1971 et 1984, Béziers a connu un âge d’or sans précédent. Avec dix titres de champion de France, l’ASBH a non seulement dominé le rugby national mais aussi consolidé une identité locale forte. Le stade de Sauclières, lieu mythique, rassemblait des foules considérables de toutes classes sociales (54 Fi, 1951-1982), renforçant la cohésion communautaire (Wozniak, 2019). De plus, lors des différentes finales que le club a disputées durant cette période, le public se mobilisait également massivement dans les différents stades, que ce soit à Paris, Lyon ou Bordeaux (54 Fi, 1951-1982). Cette mobilisation collective autour du club s’incarne également dans les documents de l’époque, à l’image d’une lettre ouverte diffusée à l’ensemble du Biterrois en 1985, appelant la population à soutenir activement l’AS Béziers au lancement de la saison. Ce document, affichant en grand le slogan « Béziers, on va gagner ! », témoigne de l’importance du rugby dans la cohésion sociale locale et dans la construction d’un sentiment d’unité territoriale (12 Fi 81, 1985). Cette centralité du club dans l’imaginaire local est renforcée par l’existence d’une rivalité historique forte avec le RC Narbonne, souvent citée comme un vecteur d’identité biterroise avec comme point d’orgue la finale du Championnat de France 1973-1974 disputée par les deux clubs (4 AV 6, 2007). Ces années de gloire ont également positionné Béziers comme la « capitale du rugby français » (Pastre, 1972), un véritable épicentre sportif et culturel. Malgré une baisse de résultats lors des années suivantes, cette ferveur populaire reste perceptible dans les images d’archives du match Béziers-Brive de 1989, où les tribunes du stade de Sauclières apparaissent pleines de supporters biterrois (3 AV 292, 1989).
Pendant cette période, Montpellier s’affirmait timidement sur la scène rugbystique, posant les bases d’un développement futur. La ville commençait à intégrer le rugby dans sa politique urbaine, avec des initiatives modestes mais structurantes, telles que la création du Montpellier Hérault Rugby et les premiers soutiens municipaux à l’implantation et au développement du club (Barcelo, 2003). L’écart entre les deux clubs était marqué : Béziers, porté par de nombreux succès, incarnait un rugby de terroir profondément enraciné, tandis que Montpellier aspirait à se moderniser dans une dynamique plus urbaine (Barcelo, 2003). Ce déséquilibre historique s’est néanmoins reconfiguré avec l’entrée du rugby dans l’ère professionnelle, qui a profondément transformé les équilibres sportifs, économiques et territoriaux entre les deux clubs.
Professionnalisation et trajectoires divergentes : vers des modèles complémentaires
La professionnalisation du rugby dans les années 1990 a marqué un tournant décisif pour Béziers et Montpellier. À Béziers, l’ASBH peinait à s’adapter aux nouvelles exigences financières et organisationnelles imposées par le rugby moderne. Malgré la modernisation de ses infrastructures, notamment avec la construction du stade Raoul-Barrière[i] et son utilisation lors du match France-Roumanie de la Coupe du monde de rugby à XV 1991 (3 AV 72, 1991), le club a vu son influence décliner. Cependant, l’augmentation de 29 % de l’affluence moyenne enregistrée lors de la saison 2023-2024 témoigne d’un regain d’intérêt pour son histoire glorieuse (LNR, 2024).
De son côté, Montpellier a embrassé la professionnalisation avec de fortes ambitions. Soutenu par des investissements publics et privés, le MHR a inauguré le GGL Stadium en 2007, une infrastructure moderne capable d’accueillir des compétitions internationales. En accueillant des matchs de la Coupe du monde de rugby en 2007, bien que joués au stade de la Mosson, la ville a démontré sa capacité à organiser des événements de grande envergure, générant des retombées économiques significatives pour les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration (Charrier & Jourdan, 2014). Cette stratégie événementielle s’est également accompagnée d’une mobilisation symbolique du territoire et de sa jeunesse, comme en témoigne la participation de 200 collégiens de l’Hérault à la cérémonie d’inauguration du match États-Unis-Tonga durant la compétition (2034 W 7, 2007). Ce type d’initiative, relayé par les institutions départementales, renforce l’appropriation locale de l’événement et inscrit le rugby dans une logique de valorisation civique et territoriale. Ces évolutions contrastées, amorcées avec la professionnalisation du rugby, se traduisent aujourd’hui par deux modèles distincts de valorisation territoriale, chacun s’appuyant sur des leviers spécifiques pour renforcer son attractivité.
Aujourd’hui, Béziers et Montpellier illustrent deux modèles contrastés mais riches en complémentarités. Béziers mise sur la valorisation de son patrimoine pour maintenir son attractivité. Des initiatives comme la création d’un musée dédié au « Grand Béziers » ou des circuits touristiques associant rugby et traditions locales sont autant de pistes pour renforcer son ancrage dans l’identité régionale (Benammar, 2023). À l’inverse, Montpellier adopte une stratégie résolument moderne et internationalisée. En associant le rugby à d’autres dynamiques culturelles et gastronomiques, le MHR se positionne comme un acteur global du sport et du tourisme. Les visites du GGL Stadium, les collaborations avec des festivals culturels et les packages touristiques témoignent de cette volonté de diversification (Keerle & Viala, 2018).
Malgré leurs différences, ces deux trajectoires offrent un potentiel de synergies inédites, en articulant patrimoine sportif et stratégie événementielle. Une collaboration entre les deux clubs pourrait combiner la mémoire rugbystique de Béziers avec l’élan contemporain porté par Montpellier, dans une logique de valorisation territoriale partagée. Ce rapprochement renforcerait l’attractivité de l’Hérault, tant sur le plan touristique que symbolique, en positionnant le département comme un territoire singulier où tradition et modernité cohabitent à travers le rugby.
Le tourisme sportif comme levier de développement territorial
Définition et enjeux du tourisme sportif
Le tourisme sportif, défini par Standeven et De Knop (1999) comme la participation à des activités sportives dans le cadre d’un déplacement temporaire, se situe au croisement du sport, de la culture et de l’économie. Ce concept repose sur deux dynamiques principales : la mobilité des spectateurs ou participants autour d’événements sportifs et la valorisation des territoires hôtes, qui bénéficient d’une visibilité accrue et d’une stimulation économique locale. Cette définition, bien qu’universelle, trouve des applications spécifiques dans les cas de Béziers et Montpellier, où le rugby agit comme un levier de développement territorial.
Les retombées économiques du tourisme sportif sont considérables. À titre d’exemple, la Coupe du monde de rugby 2007 a généré environ 540 millions d’euros pour l’économie française, mettant en lumière l’impact des grands événements sportifs (CCI France, 2008). Si cet exemple relève d’une dynamique globale, des effets similaires, à une échelle proportionnée, peuvent être observés lors des grands rendez-vous organisés par des clubs comme l’AS Béziers Hérault ou le Montpellier Hérault Rugby. À travers la fréquentation des stades, la mobilisation de supporters, ou l’accueil de publics extérieurs, ces clubs participent au dynamisme économique local et illustrent la façon dont le tourisme sportif bénéficie aux territoires d’accueil.
Outre l’économie, le tourisme sportif contribue également à l’attractivité des territoires. En véhiculant des valeurs positives comme l’excellence, la convivialité et le dépassement de soi, il façonne une perception favorable des destinations. Les deux clubs, chacun à leur manière, mettent en lumière ces dynamiques : Béziers en capitalisant sur une mémoire collective forte, Montpellier en associant sport et modernité pour attirer un public diversifié.
Enfin, le tourisme sportif joue un rôle clé dans la promotion de l’identité culturelle et patrimoniale. Les événements organisés à Béziers et Montpellier s’accompagnent souvent de découvertes gastronomiques et culturelles, créant une expérience immersive et authentique pour les visiteurs. Ainsi, le tourisme sportif s’impose comme un levier stratégique pour l’Hérault, qui allie tradition et innovation pour attirer un public varié.
Analyse comparative des retombées touristiques entre Béziers et Montpellier
Les retombées touristiques des clubs de rugby de Béziers et Montpellier reflètent deux approches distinctes, enracinées dans des trajectoires historiques spécifiques. À Béziers, l’attachement au rugby est intrinsèquement lié à une mémoire collective glorifiant l’âge d’or des années 1970-1980, une période où le stade de Sauclières jouait un rôle central dans l’attractivité de la ville (Wozniak, 2019). Ce lien historique reste une ressource précieuse pour le développement d’un tourisme culturel et patrimonial. Cependant, l’attractivité touristique de Béziers dépend encore fortement aux performances sportives actuelles, ce qui constitue une limite. Le potentiel patrimonial de la ville, bien que puissant, est encore sous-exploité. La mise en place de circuits culturels autour du rugby, combinant visites du stade, événements commémoratifs et collaborations avec les acteurs viticoles locaux, pourrait renforcer l’offre touristique et diversifier les sources de revenus.
Par contraste, Montpellier, dont le développement rugbystique est plus récent, s’est tournée dès les années 2000 vers une stratégie événementielle, soutenue par des infrastructures modernes comme le GGL Stadium, inauguré en 2007 (Keerle & Viala, 2018).
Malgré des trajectoires opposées, les deux villes montrent comment le rugby peut attirer des visiteurs et générer des retombées économiques significatives. À Béziers, les matchs attirent un public fidèle, comme en témoigne la hausse de 29 % de l’affluence moyenne constatée lors de la saison 2023-2024 (LNR, 2024). Ce regain d’intérêt local a été confirmé par la presse régionale, qui évoque une « ferveur populaire retrouvée » au stade Raoul-Barrière (France Bleu, 2024). Le club a par ailleurs battu un record d’affluence récente avec 12 703 spectateurs lors du match contre Nevers en mai 2024 (Rugbyrama, 2024).
Montpellier, de son côté, s’appuie sur des compétitions nationales et européennes de haut niveau comme le Top 14 et les coupes d’Europe. De plus, l’organisation de certains matchs de la Coupe du monde de rugby 2007 à Montpellier a permis de capter une audience diversifiée et internationale (ministère de l’Économie, 2007).
Une observation participante lors d’un match au GGL Stadium en novembre 2023 illustre ces dynamiques. En effet, lors de cette observation participante, nous avons pu constater que, malgré une bonne affluence, l’ambiance en tribune restait relativement calme, les chants peu nombreux et les signes d’appartenance (écharpes, maillots) peu visibles. Plusieurs étudiants interrogés confirmaient venir pour l’ambiance ou le prix, mais sans réel attachement identitaire au club. Ce constat rejoint l’idée d’un public plus consommateur que supporter, ce que confirmait un spectateur régulier : “ici à Montpellier, il n’y a que des spectateurs”.
Ces constats mettent en lumière deux modèles distincts de valorisation touristique, qui s’appuient sur des logiques territoriales et culturelles différentes.
Ainsi, ces deux clubs mettent en œuvre des stratégies différentes mais complémentaires pour maximiser les retombées touristiques du rugby. À Béziers, l’attractivité repose principalement sur le patrimoine sportif et culturel, avec des initiatives potentielles telles que la création d’un musée dédié au « Grand Béziers » ou le développement de parcours thématiques combinant rugby et traditions locales (Benammar, 2023). Ce modèle patrimonial cible un public attaché aux valeurs traditionnelles du rugby, en capitalisant sur la nostalgie et l’authenticité.
Une seconde observation réalisée dans un pub montpelliérain lors d’un match de l’ASBH en Pro D2 complète cette analyse. Lors de cette observation, nous avons pu nous intégrer à un groupe de jeunes biterrois très investis dans la vie du club. Bien que résidant à Montpellier pour raisons professionnelles, ils se disaient profondément attachés à leur identité locale, transmise par leur famille. Leur discours valorisait une fidélité inconditionnelle, en contraste avec l’image jugée artificielle du MHR. Ce type de supportérisme actif, incarné, reflète une mémoire vivante du club et un sentiment d’appartenance fort.
En revanche, Montpellier adopte une approche événementielle et modernisée, visant à diversifier son public. Cette stratégie se manifeste à travers l’organisation régulière d’événements à forte visibilité, en lien avec une volonté municipale de positionner la ville comme métropole sportive (Keerle & Viala, 2018). Le club met également en place des dispositifs tarifaires ciblés, comme les offres à 5 € pour les étudiants affiliés à un bureau des étudiants (BDE) ou un bureau des sports (BDS), ainsi que des réductions pour les moins de 21 ans, afin d’attirer une audience plus jeune (MHR, 2024). Ces éléments traduisent une logique d’ouverture à de nouveaux publics au-delà du noyau traditionnel de supporters.
Les grands événements, tels que les phases finales du Top 14 ou les compétitions européennes, génèrent des retombées économiques significatives pour les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration (Charrier & Jourdan, 2014). En complément, des activités telles que des visites guidées du GGL Stadium et des expériences interactives autour du rugby permettent d’allonger la durée de séjour des visiteurs tout en renforçant l’attractivité de la ville (Keerle & Viala, 2018).
Cette volonté de faire du rugby un vecteur d’attractivité territoriale s’exprime également dans l’aménagement urbain de Montpellier. Le quartier où est implanté le GGL Stadium a été baptisé “Ovalie”, en référence au surnom du monde du rugby, et plusieurs de ses rues portent le nom de figures emblématiques de ce sport (Guiraud, 2010). Cette toponymie rugbystique renforce l’identité du lieu comme un espace symbolique dédié au rugby, consolidant la stratégie de marque sportive de la ville.
Malgré leurs différences, ces modèles partagent un objectif commun : intégrer le rugby dans une stratégie plus large de valorisation territoriale. Alors que Béziers s’inscrit dans une logique patrimoniale, Montpellier mise sur l’innovation et l’internationalisation, offrant ainsi un contraste dynamique dans l’exploitation du tourisme sportif.
Dans cette perspective, il devient pertinent d’envisager des formes de coopération entre ces deux approches, afin de renforcer l’impact territorial global du rugby dans l’Hérault. Ces différences pourraient être transformées en leviers de collaboration. Par exemple, des circuits touristiques combinés, reliant les traditions rugbystiques de Béziers à l’expérience moderne et événementielle de Montpellier, permettraient de renforcer l’impact touristique et de fait l’attractivité de l’Hérault.
Pour maximiser les retombées touristiques dans l’Hérault, des synergies pourraient être envisagées entre ces deux modèles. Une collaboration entre Béziers et Montpellier permettrait de tirer parti de leurs forces respectives : Béziers pourrait enrichir son offre en s’appuyant sur l’affluence générée par les événements internationaux de Montpellier, tandis que Montpellier bénéficierait de l’authenticité et de l’histoire profonde associées au rugby biterrois.
Si une telle complémentarité n’a jamais été concrétisée, elle a été envisagée dès 2009 par plusieurs acteurs : le président du MHR, Thierry Pérez, avait évoqué l’idée d’une fusion avec l’ASBH, soutenu prudemment par le sénateur-maire de Béziers, Raymond Couderc, qui considérait ce rapprochement comme une réponse possible aux contraintes financières des clubs régionaux (Objectif Languedoc-Roussillon, 2010). Cette réflexion s’inscrit également dans l’analyse de Keerle & Viala (2018), qui montrent comment la métropolisation sportive de Montpellier peut s’articuler avec une mise en réseau territoriale élargie.
Des initiatives conjointes, comme des circuits touristiques combinant matchs modernes à Montpellier et visites patrimoniales à Béziers, offriraient une expérience complète aux visiteurs. Une telle complémentarité pourrait renforcer l’attractivité globale de l’Hérault en tant que destination phare du tourisme sportif, en mêlant tradition et modernité (Barcelo, 2003).
Conclusion
Le rugby à XV occupe une place centrale dans le développement territorial et touristique de l’Hérault, reflétant la richesse et la diversité de ce territoire. À travers les exemples contrastés de Béziers et Montpellier, il illustre deux approches distinctes mais complémentaires : l’exploitation d’un patrimoine sportif historique et une stratégie tournée vers la modernité et l’internationalisation.
D’un côté, Béziers s’appuie sur son héritage glorieux pour renforcer son identité locale. Les valeurs de convivialité et d’appartenance, associées au « Grand Béziers », sont des atouts précieux pour attirer un public fidèle et pour développer une offre touristique axée sur le patrimoine rugbystique. Cependant, ce modèle nécessite une diversification des initiatives pour maximiser son impact, comme la création de circuits thématiques ou de lieux de mémoire tels qu’un musée consacré au rugby.
De l’autre, Montpellier adopte une stratégie globale où le professionnalisme et l’organisation d’événements de grande envergure jouent un rôle moteur. Les retombées économiques et médiatiques des compétitions européennes et internationales, combinées à une offre touristique variée, positionnent Montpellier comme une destination dynamique et attractive. Ce modèle, tourné vers l’innovation, permet d’élargir l’audience et d’intégrer le rugby dans une expérience touristique globale.
Par conséquent, l’analyse comparative entre ces deux modèles met en évidence une complémentarité prometteuse. Béziers valorise l’identité culturelle et les traditions, tandis que Montpellier mise sur une ouverture internationale et une diversification de l’offre. Ces deux pôles pourraient collaborer pour créer des synergies, par exemple en développant des circuits touristiques combinant patrimoine et modernité, ou en promouvant conjointement l’Hérault comme une destination phare du rugby et du tourisme sportif.
Ainsi, le rugby à XV pourrait se révéler être un puissant levier pour la dynamisation économique et touristique de l’Hérault. Béziers et Montpellier, en exploitant leurs singularités et en cherchant des complémentarités, pourraient devenir un modèle inspirant pour d’autres territoires cherchant à conjuguer sport et développement touristique. L’avenir pourrait de ce fait résider dans une stratégie collaborative, renforçant l’impact global du rugby et consolidant le rayonnement de l’Hérault à l’échelle nationale et internationale. Dans cette optique, une réflexion s’impose : une telle complémentarité pourrait-elle devenir un levier durable pour inscrire le rugby héraultais au cœur d’une dynamique touristique et territoriale renouvelée ?
Bibliographie
Barcelo, G. (2003). Rugby de ville, rugby des terroirs ou chronique d’un siècle de rugby entre Hérault et Vidourle. Mistral.
Barcelo, G. (2010). Le rugby à XIII héraultais : de la résistance à la reconnaissance. In Cent ans de sport dans l’Hérault (pp. 200–210). Études Héraultaises.
Benammar, M. (2023). Top modèle ? Une analyse économique du rugby professionnel français (Top 14). Football(s). Histoire, culture, économie, société, 3, 129–139.
Bernache‐Assollant, I., Bouchet, P., & Lacassagne, M. (2014). Stratégies de gestion identitaire et modes de structuration de groupes de supporters : Étude exploratoire dans le rugby français élite. Bulletin de psychologie, 529(1), 49–61.
Charrier, D., & Jourdan, J. (2014). L’impact touristique local des grands événements sportifs. Téoros, 28(2), 45–54.
Charrier, D., Jourdan, J., Bourbillères, H., Djaballah, M., & Parmantier, C. (2019). L’impact social des grands événements sportifs : Réflexions théoriques et méthodologiques à partir de l’Euro 2016. Mouvements Sportifs Sciences/Motricité, 107, 3–15.
Guiraud, C. (1992). Espaces sportifs et usages sociaux : Étude comparative de l’implantation du rugby et du jeu de balle au tambourin en Hérault [Thèse de doctorat, Université Paris VII]. http://www.theses.fr/1992PA070002
Guiraud, C. (2010). Une histoire de l’émergence et de l’enracinement du rugby en Hérault. In Cent ans de sport dans l’Hérault (pp. 187–199). Études Héraultaises.
Keerle, R., & Viala, L. (2018). Métropolisation et politiques sportives : Vers un cadre d’appréhension de la généralisation interdisciplinaire de l’analyse. Premières réflexions à partir du cas de Montpellier (France). Staps, 122(4), 95–114.
Nuytens, W. (2004). Le « supportérisme » régional : Le mythe de la tradition. Revue du Nord, 355(2), 391–417. https://doi.org/10.3917/rdn.355.0391
Pastre, G. (1972). Rugby, capitale Béziers. Solar éditeur.
Pociello, C. (1995). Le rugby ou la guerre des styles. Presses Universitaires de France.
Smith, A. (2015). La passion du sport : Le football, le rugby et les appartenances en Europe. Presses Universitaires de Rennes.
Standeven, J., & De Knop, P. (1999). Sport tourism. Human Kinetics.
Volle, J. (1987). Sports en cartes : Pratiques sportives en Languedoc-Roussillon (Saison 85–86). Mappemonde, 5(1), 18–22.
Wozniak, D. (2019). Le “Grand Béziers” (1961–1984), une épopée sportive. In Études Héraultaises, 53, 160–172.
Webographie
CCI France. (2008). Étude nationale d’impact économique de la Coupe du monde de rugby 2007. https://www.cci.fr/sites/default/files/2017-11/etude_nationale_cm_rugby_2007.pdf
France Bleu. (2024, février 22). Pro D2 : la fréquentation repart à la hausse au stade Raoul-Barrière de Béziers. https://www.francebleu.fr/sports/rugby/pro-d2-la-frequentation-repart-a-la-hausse-au-stade-raoul-barriere-de-beziers-7061284
Ligue nationale de rugby. (2024). Données sur les affluences. https://top14.lnr.fr/actualite/des-affluences-toujours-en-hausse-pour-le-top-14-et-la-pro-d2
Ministère de l’Économie. (2007, 11 octobre). Bilan touristique de la Coupe du monde de rugby 2007 [Dossier de presse]. https://www.economie.gouv.fr/files/finances/presse/dossiers_de_presse/rugby071011.pdf
Montpellier Hérault Rugby. (n.d.). Site officiel du Montpellier Hérault Rugby. https://www.montpellier-rugby.com/
Montpellier Métropole. (n.d.). Sport à Montpellier. https://www.montpellier3m.fr/sport
Objectif Languedoc-Roussillon. (2010). Rugby : l’ASBH prise dans la mêlée des rumeurs. https://objectif-languedoc-roussillon.latribune.fr/languedoc-roussillon/Actualites/Rugby-l-ASBH-prise-dans-la-melee-des-rumeurs_771.html
Rugbyrama. (2024, mai 11). Pro D2 : face à Nevers, Béziers a battu un record d’affluence. https://www.rugbyrama.fr/2024/05/11/pro-d2-face-a-nevers-beziers-a-battu-un-record-daffluence-11944107.php
[i] Inauguration du stade de la Méditerranée, renommé stade Raoul-Barrière en 2019, en 1989, documentée dans l’archive audiovisuelle 3 AV 300 aux Archives départementales de l’Hérault.